« L’enfer, c’est les autres » écrivait Jean-Paul Sartre dans la pièce de théâtre Huis clos. À la découverte de Limbo, on semble assister à une véritable transposition au pied de la lettre de cette citation, « l’enfer » et « les autres » y étant étroitement mêlés pour déboucher sur l’un des longs-métrages les plus nihilistes, poisseux et perturbants qu’il nous ait été donné de voir depuis bien longtemps. Certains films se regardent, d’autres se ressentent. Limbo fait indéniablement partie de la seconde catégorie : il vous collera à la peau bien longtemps après la projection, comme un chewing-gum à la chaussure, chaque photogramme du métrage s’insinuant dans les pores de votre peau dans un geste malaisant et inconfortable. Expérience éprouvante ? Affirmatif, mon capitaine. Et bien au-delà.
L’argument de départ de Limbo est pourtant semblable à bien d’autres thrillers : deux flics enquêtent sur un mystérieux serial killer qui coupe la main gauche de ses victimes, exclusivement féminines. L’intérêt du film ne réside donc pas dans ce postulat de base somme toute classique bien qu’intrigant en soi. Mais bien dans le traitement et le regard ultra-nihiliste sans concession que porte le réalisateur Soi Cheang sur le monde contemporain. Prenant place dans un Hong Kong que l’on n’avait jamais vu ainsi à l’écran (en un mot : l’envers du décor), Limbo nous plonge au sens strict dans la puanteur, les déchets, les ordures, les miasmes et autres souillures, dans une véritable déflagration visuelle et olfactive à remuer le cœur et l’âme des plus solides d’entre nous.
Filmée dans un noir et blanc de toute beauté à la photographie à couper le souffle, l’image, véritable orgie visuelle de chaque instant, constitue l’une des grandes forces du film. Ainsi, le soin ultra méticuleux apporté à la fois à la lumière et à la mise en scène (cadrages impressionnants, plans de drones toujours signifiants, lisibilité visuelle à toute épreuve notamment dans les scènes d’action) confère à Limbo un cachet de très, très haute tenue, mettant à l’amende nombre de longs-métrages actuels, toutes nationalités confondues. Le cinéma étant avant tout affaire d’images, le long-métrage de Soi Cheang se pose là.
Mais au-delà de son hallucinante plastique absolument renversante, Limbo marque durablement notre esprit par le propos qu’il développe à travers l’histoire d’une jeune femme en quête de rédemption. Traversant un véritable chemin de croix (coups, agressions, viols, humiliations : tout y passe), le personnage principal féminin du film vivra une véritable passion pour déboucher sur une issue que l’on ne dévoilera pas ici, mais qui s’impose comme l’une des fins les plus traumatisantes que l’on ait vues sur un écran depuis Se7en. Le public pensait avoir tout enduré. Grave erreur : ce final le crucifiera d’un clou supplémentaire.
Captant comme rarement la déliquescence de notre monde, Limbo parvient, par un effet de contraste saisissant, à dépeindre l’humanité de personnages malmenés par l’existence (doux euphémisme), s’y débattant, tâchant d’y survivre comme ils peuvent et tentant de sauver la dignité morale qu’il leur reste. Âmes en perdition dans les cercles de l’enfer, les principaux protagonistes de Limbo ne lâcheront jamais prise, parabole salvatrice en soi, mais qui elle-même peut se heurter à la réalité de l’existence. Dans la réplique finale de Se7en, l’inspecteur Somerset nous disait que le monde n’est pas un bel endroit mais qu’il mérite que l’on se batte pour lui. Limbo ne sera pas aussi optimiste sur la seconde partie de la phrase.










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