De son titre original, Witte Wieven, Hérésie (Didier Konings, 2024) est un film d’horreur disponible sur Shadowz qui mêle avec brio sorcellerie et lutte féminine ! Ce folk horror féministe sort d’une sombre et mystique forêt hollandaise qui vaut le détour. Avec sa durée efficace (une heure), ce métrage prend néanmoins le temps d’installer une atmosphère mystérieuse et soignée (Didier Konings est un cinéaste qui a débuté dans les effets visuels en tant qu’art director). Il dépeint les épreuves et la souffrance vécues par Frieda, une jeune femme dans un village hollandais au cœur d’un Moyen Âge, évidemment régi par la religion (incarnée par le Père Bartholomeus, patriarche ultime), l’emphase est progressivement mise sur la violence des hommes envers les femmes.

(Alice Cooper)
« Only Women Bleed »
Frieda (jouée avec sensibilité par l’excellente Anneke Sluiters) est une rousse diaphane, mariée à Hikko. Elle a la foi et aspire à devenir mère. Dès sa première apparition à l’écran, son visage au teint blafard, filmé en plan rapproché, presque en regard caméra, nous communique son malaise. Alitée, sa main descend sous la couverture et remonte avec du sang sur ses doigts. Le thème est posé : la pression de la maternité, la culpabilité de ne pas y arriver, le sang. Son mari Hikko apparaît derrière elle, pose une main rassurante sur son épaule… Un geste réconfortant, seulement en apparence… Les décors sont très soignés, le village médiéval est convaincant et il est surtout entouré par une forêt de grands arbres filmés en lent travelling, ce qui établit immédiatement une atmosphère inquiétante, soutenue par une musique assez réussie.
La croix qui cache la forêt

Le film ouvre sur un plan remarquable : une grande croix de Jésus est plantée juste devant une forêt brumeuse (impossible de ne pas penser à Evil Dead, avec un grain très semblable), suggérant la supériorité magique de la forêt obscure sur le symbole christique. Le film, malgré ses ressemblances, n’est pas une redite de The Witch (The VVitch), il montre clairement la violence exercée par les hommes sur les femmes à différents niveaux :

- Violence maritale : la meilleure amie de Frieda est présentée avec plusieurs hématomes sur le visage et les bras. On assiste au résultat et son mari, Gelo, sera puni par le Père Bartholomeus (une scène simple, mais importante, car elle casse la morale binaire genrée).
- Frieda sera dénigrée par son mari Hikko, puis fouettée.
- Le viol : après avoir rabaissé Frieda vis-à-vis de sa difficulté à enfanter, Gelo l’agressera dans la forêt, la plaquera au sol, mais une force sylvestre salvatrice intervient !
Cette bascule dans le Fantastique est ici un moment de sauvetage rassurant. Ce n’est pas une possession maléfique. Cet esprit impénétrable n’est pas révélé intégralement, ce qui fait que la scène maintient le suspens et fonctionne. Cet esprit semble avoir deux formes : un arbre humanoïde/une femme blanche (le titre original du film, plus intéressant au passage). Puis le film enchaîne sur la « chasse à la sorcière », c’est-à-dire l’accusation de Frieda et la révélation du corps du violeur Gelo, par des plans gores, très graphiques et réussis. Frieda sera imprégnée par l’esprit sous sa forme d’arbre dans une fantastique séquence proche de la transe où les plans et la musique frôlent avec l’imagerie magique ou de l’héroïc-fantasy (on voit parfaitement d’où viennent le réalisateur et son savoir-faire).
Puis, le calvaire de Frieda sera croissant : capturée, mise en cage, son mari Hikko tentera de tuer l’enfant qui n’est pas le sien, celui du supposé diable, dans une scène absolument angoissante où il tente de la poignarder au ventre alors qu’elle est en cage.
Le symbolisme est très puissant dans Witte Wieven. Ainsi, on y retrouve plusieurs correspondances bien ficelées :
- La Dame blanche : Si Frieda endosse un statut proche de la sorcière, ce n’est pas d’une façon si conventionnelle, car c’est bien un esprit féminin de la forêt qui l’a secourue et lui a attribué un pouvoir. Un esprit incarné par une femme en robe blanche et aux cheveux blancs qui rappelle les dames blanches, sorcières ou fantômes, banshee ou ljósálfar (elfe lumineux). Au Pays-Bas, la traduction peut se rapprocher de « femmes sages« , fées ou diseuses de bonne aventure. La séquence de transmission de pouvoir/transformation reflète cette clarté, cette luminosité, notamment avec la pleine lune, un symbole féminin dans de nombreuses cultures européennes.
- La Forêt : Les plans fixes d’arbres abondent, notamment en contre-plongée à 90° avec des contre-champs montrant Frieda en légère plongée, ce qui renforce leur impression de géants veillant sur elle.
- Le symbole central est le Ventre : Contrôlée, accusée, dénigrée, pointée du doigt, finalement pointée du couteau, Frieda finira en apothéose : « Mon enfant, le mien ! » face à son mari Hikko qui finira… éventré dans une scène gore satisfaisante (en CGI, un peu moins réussie que les effets pratiques précédents, il faut le dire).
- Les Animaux sont liés à la femme pour diverses raisons. Au début, un corbeau se pose sur la croix de Jésus et attire Frieda dans la forêt. Une autre scène est prémonitoire, lorsque Gelo découpe et éventre une laie, il en sort un fœtus de marcassin et le tend à Frieda. La viande est vue comme un moyen de rendre la femme fertile. Une croyance est décrite : si, après être enterrées, les urines d’une femme attirent des vers, alors elle est infertile. Ce genre de prévisions/pouvoirs attribués aux animaux renforcent le caractère crédible des croyances moyenâgeuses.

Witte Wieven est un petit, mais puissant condensé de la violence patriarcale et conjugale, mais aussi de sororité, d’émancipation féminine et d’ésotérisme. Ici il n’est pas question de diable ou de démon, mais au fond, d’un esprit bienveillant de la forêt qui emmènera Frieda vers l’ivresse des cimes.
Un film sur l’hypocrisie la plus vicieuse de celles et ceux qui en appellent à la « pureté », à l’éducation religieuse et aux traditions, mais qui commettent les pires injustices, les plus basses violences, et qui édictent de pieux mensonges.
Un écho mondial
En conclusion, le film dépeint la condition féminine et raconte la domination, la manipulation religieuse, l’ingérence masculine (un certain Emmanuel fan de réarmement démographique vient en tête), l’avortement, la disposition de son propre corps… des thèmes plus
qu’actuels. Un quasi conte d’émancipation qui laisse enthousiaste vis-à-vis des projets suivants du réalisateurs. Des répliques qui disent tout, alias la femme comme bouc émissaire :
« Tu es toujours aussi résistante ? » (Gelo)
« N’insinue jamais que c’est mon problème [la stérilité], Frieda » (le mari Hikko)
« Tais-toi et soufre comme il se doit » (Hikko)
« Si tu ne veux pas me laisser t’aider, alors meurs ! » (Gelo)
« Pourquoi Dieu l’a t-il laissée vivre si elle n’est même pas capable de faire ce à quoi elle sert ? » (Hikko)
« Une prière ne commence jamais par la femme, Frieda » (Père Bartholomeus)


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