Film culte des années 90s, The Craft ou « Dangereuse Alliance » en français, est un film fantastique réalisé par Andrew Flemming et sorti en 1996. On y suit l’histoire de Sarah (interprétée par Robin Tunney), nouvelle élève d’un lycée catholique de Los Angeles, alors qu’elle fait la rencontre de Bonnie (Neve Campbell), Rochelle (Rachel True), et de leur charismatique leader Nancy (Fairuza Balk), un trio hors du commun qui porte la réputation de groupe de sorcières.
Il se trouve cependant que ces rumeurs ne sont pas totalement infondées, puisque les trois lycéennes, rapidement rejointes par Sarah, invoquent régulièrement les quatre points cardinaux pour faire appel à leur puissance surnaturelle.

Dangereuse Alliance (Andrew Flemming, 1996)

– Tu es une sorcière ! Ils avait raison !
– Ils ont généralement raison.

Nancy répondant à Chris

Sous ses apparences de teen movie, The Craft s’éloigne des sentiers battus et se démarque par sa volonté de traiter de sujets plus sombres, surtout pour son époque, comme la dépression, le harcèlement, le racisme, et évidemment, la misogynie. The Craft, c’est avant tout l’histoire de quatre adolescentes marginalisées qui utilisent les forces occultes pour reprendre contrôle de leur vie.

  • Dangereuse Alliance (Andrew Flemming, 1996)
  • Dangereuse Alliance (Andrew Flemming, 1996)

Un style iconique, un héritage dans la durée

Ayant marqué toute une génération, The Craft se distingue par son esthétique singulière, mettant sur le devant de la scène un style vestimentaire encore très en vogue aujourd’hui avec le retour de la tendance « Y2K » (terme faisant référence à la mode du début des années 2000) et bien sûr, la nouvelle vague d’attrait pour les styles dits « alternatifs » (gothique, punk, heavy-metal, emo, la liste est longue). Une attirance qui a pris tellement d’ampleur que la mode alternative se voit aujourd’hui quasi-intégrée au courant mainsteam, comme en témoignent la prolifération des produits aux épingles et à chaînes vendus par les géants de la fast-fashion (mais c’est un tout autre sujet).

Dangereuse Alliance (Andrew Flemming, 1996)

Faisant appel à la nostalgie des années 90s, ces quatre baddies1 sont pour beaucoup de véritables icones féministes en bas résille. On ne manquera pas de remarquer sur les réseaux sociaux comme Tik Tok, que les répliques tirées du film redeviennent régulièrement trending avec un pic de popularité aux alentours d’Halloween.

« Jalouse ? Jalouse ? Tu n’existes même pas à mes yeux ! »
Nancy

Impossible de ne pas mentionner cette B.O. à base de rock psychédélique qui vient renforcer le charme unique (dirais-je même, ésotérique) du film.

Une nouvelle approche de la sorcellerie

Ouvrant la voie aux futurs Buffy contre les vampires (1997-2003) et autres Charmed (1998-2006), The Craft apparaît comme un exemple marquant de modernisation du mythe de la sorcière, désormais adapté à l’univers teenage typiquement américain. Dans la lignée de Ma sorcière bien-aimée (1964-1972) ou même Les sorcières d’Eastwick (George Miller, 1987), les deux étant d’ailleurs mentionnés dans le film, la sorcière n’est ici plus un monstre mais bien une véritable icône féministe, et dans le cas de The Craft, aussi puissante que cool.

– Faites attention, il y a plein de dingues qui traînent sur cette route.
– Les dingues ce sont nous messieurs !
Nancy au chauffeur de bus

  • Dangereuse Alliance (Andrew Flemming, 1996)
  • Dangereuse Alliance (Andrew Flemming, 1996)

Autre détail apprécié, la question de l’ésotérisme (et du paganisme plus généralement) est traitée avec un respect inédit. Ce soin est lié notamment à la présence d’une intervenante Wiccan sur le tournage, Pat Devin, qui conseillait l’équipe pour veiller à ce que la représentation de la sorcellerie dans le film soit fidèle à la pratique.

Contrairement à ses congénères du genre, qui dépeignaient la sorcellerie comme quelque chose d’éminemment maléfique, ou alors complètement ridicule voire stupide, The Craft en fait une pratique sacrée, et fondamentalement neutre. Cette neutralité de la sorcellerie amène à l’un des propos majeur du film : le pouvoir utilisé inconsciemment, ou par vengeance, amène inévitablement à la destruction. Dans le récit, ce n’est pas la magie elle-même qui est néfaste, mais la façon dont elle est utilisée. C’est ici que le personnage de Nancy Downs apparait comme un avertissement.

“La vraie magie n’est ni noire, ni blanche : elle est les deux à la fois, car la nature est aimante et cruelle, les deux à la fois.”
Lyrio

Nancy – un pouvoir incontrôlé et autodestructeur
(attention spoilers !)

Nancy est une adolescente gothique menant une vie difficile. Entre pauvreté et parents irresponsables, elle a recours à la sorcellerie en espérant y trouver une forme de contrôle sur sa vie, un luxe qu’elle n’a jamais eu. Plus qu’une soif de pouvoir, la magie est pour elle son seul moyen de survie. À l’intégration de Sarah dans le groupe, Nancy se sent immédiatement menacée, effrayée à l’idée qu’on lui vole son seul refuge : son coven.

Fondamentalement, Nancy est une femme blessée, humiliée et mise à l’écart. La société semble l’avoir abandonné, d’où son inévitable transformation en sorcière « maléfique » : affamée de vengeance et de reconnaissance, Nancy devient un monstre puisqu’elle n’a jamais rien connu d’autre. Cette obsession pour le contrôle se transforme alors en addiction qui finira par la dévorer. Au final, peu importe la puissance de sa magie, le pouvoir ne lui aurait pas permis de guérir ses blessures, ni de soigner ses traumatismes. Dans son ambition incontrôlée, elle aura finalement perdu son identité, condamnée à l’internement forcé en hôpital psychiatrique.

  • Dangereuse Alliance (Andrew Flemming, 1996)
  • Dangereuse Alliance (Andrew Flemming, 1996)

Le sort de Nancy est un rappel cruel de la façon dont sont traitées les femmes comme elle qui refusent de se conformer aux normes de genre imposées : sa féminité bouscule les codes, mais son pouvoir n’est finalement qu’illusoire, et la société ne manquera pas de la traiter de folle à la première opportunité.

The Craft – Une catharsis féminine

Ayant rassemblé un véritable cult following au fil des années, The Craft marque les esprits en représentant la féminité marginalisée.

The Craft, c’est l’incarnation de ce qu’on appelle aujourd’hui la « female rage » (ou rage féminine). C’est l’explosion d’une colère réprimée par la sociabilisation des femmes dès leur plus jeune âge. Cette rage incarne non pas une envie, mais un véritable besoin incontrôlable d’émancipation, passant parfois par la vengeance, mais aspirant toujours à la liberté.

Dangereuse Alliance (Andrew Flemming, 1996)

Les personnages du film cherchent toutes à se libérer d’une forme de pression ou d’injustice sociale ; que ce soit les critères de beauté (Bonnie et ses cicatrices), la misogynie banalisée (la rumeur lancé par le personnage de Chris sur les performances sexuelles de Sarah), jusqu’au racisme (incarné par le harcèlement que subit Rochelle, personnage qui d’ailleurs n’est tristement réduit qu’à cet aspect-là comme le souligne l’actrice elle-même). The Craft montre la nécessité de ne plus accepter ces injustices, et de choisir de prendre les choses en main. Même si cela implique de pactiser avec des entités d’outre-monde.

Les sorcières de The Craft ne sont pas des créatures monstrueuses, mais des femmes qu’on a ostracisées et voulu faire taire. C’est le récit édifiant d’une nouvelle génération de femmes qui ne veulent plus s’excuser d’être ce qu’elles sont, portant toutes en elles le potentiel d’être puissante.

Toutefois, The Craft nous avertit aussi qu’à l’instar de Nancy, il ne faut pas se laisser aveugler par la colère ou la recherche de vengeance, bien que justifiée, au risque de nous perdre nous-mêmes. Les quatre sorcières finissent d’ailleurs toutes par pâtir de leurs sortilèges qui se retournent finalement contre elles. S’émane ainsi du film, d’une certaine manière, une sorte de peur du pouvoir féminin, et de ce qui peut advenir lorsqu’elles s’unissent dans leur lutte (en témoigne le titre français, aux connotations légèrement machistes). Une crainte sous-jacente sûrement intrinsèque au fait que le film demeure réalisé par un homme.

Dangereuse Alliance (Andrew Flemming, 1996)

Ainsi, la sorcellerie dans le film peut également être mise en parallèle avec l’épreuve de la puberté, secouant les personnages dans leur quête d’identité. On y retrouve un fidèle portrait de l’expérience adolescente féminine, entre besoin dévastateur de validation, amitiés complexes, et même soirées pyjamas aux penchants occultes. C’est donc sans surprise que le jeune public de l’époque a pu s’identifier aux difficultés rencontrées par les personnages.

Autre qu’une fidèle représentation, The Craft est aussi source d’inspiration pour les jeunes femmes en devenir, puisqu’il vient rappeler qu’il est possible d’incarner son soi authentique, même si celui-ci ne rentre pas dans le moule de la majorité, tant que l’on se respecte soi-même et les autres aussi (cf. la notion de Karma, incarnée par la règle des 3 dans le film, une croyance Wiccane). Le film invite à rejeter ce besoin inculqué de validation, notamment celle de la gent masculine, et nous encourage plutôt à embrasser son individualité ainsi que son pouvoir féminin intérieur.

  • Dangereuse Alliance (Andrew Flemming, 1996)
  • Dangereuse Alliance (Andrew Flemming, 1996)

Et ensuite ?

Après de nombreuses discussions au sujet d’une potentielle suite ou d’un reboot en 2016, un deuxième opus verra finalement le jour en 2020, intitulé The Craft : Les Nouvelles sorcières, réalisé par Zoe Lister-Jones et suivant les aventures d’une nouvelle génération de sorcières. Toutefois, le succès du film n’a pas été au rendez-vous, certains proclamant que le film est trop « woke », d’autre affirmant qu’il est encore moins progressiste que le premier ; peut-être le sujet d’un deuxième article sur la saga.

SOURCES

Bastién, Angelica Jade. « The Profound, Enduring Legacy of The Craft ». Vulture, 27 octobre 2017, https://www.vulture.com/2017/10/the-craft-its-enduring-legacy.html.

Bose, Debanjali. « 25 Years Ago, Negative Reviews of “The Craft” Dismissed It as “Unimaginative.” Today, It’s a Cult Classic — but It Was Always Important to Viewers like Me ». Business Insider, https://www.businessinsider.com/the-craft-25-years-later-critical-dud-to-cult-classic-2021-5.

« How the Cult Horror Classic “The Craft” Nailed These 4 Iconic Scenes ». Complex, 3 mai 2016, https://www.complex.com/pop-culture/a/kristen-kim/the-craft-20-anniversary.

« La sorcière au cinéma et en séries en 15 dates clés | Les Inrocks ». https://www.lesinrocks.com/, https://www.lesinrocks.com/cinema/sorciere-cinema-series-15-dates-cles-65504-18-06-2016/.

  1. Baddies = contraction de Bad Bitch, argot anglophone moderne pour désigner une femme aussi attirante que sûre d’elle, avec un sens du style prononcé ↩︎

Laisser un commentaire