Avec Animale (2024), Emma Benestan signe un drame franco-belge flirtant avec le fantastique. Après son premier long-métrage Fragile (2021), chaleureusement accueilli par la critique, la réalisatrice franco-algérienne revient avec un film mêlant néo-western, body horror et émancipation féminine. Présenté en clôture de la 63ᵉ Semaine de la Critique du Festival de Cannes 2024, Animale s’impose comme une œuvre à la fois sensorielle et profondément engagée.

Animale (Emma Benestan, 2024)

Le film suit Nejma (interprétée par Oulaya Amamra), employée dans une manade camarguaise, qui s’entraîne sans relâche pour devenir raseteuse, une profession majoritairement pratiquée par la gent masculine. Après une fête un peu trop arrosée, Nejma se réveille blessée, sans aucun souvenir de la nuit précédente. Tandis que son corps semble changer, des rumeurs circulent au sujet d’un taureau sauvage responsable de la mort de plusieurs jeunes hommes.

Attention : Spoilers en approche !

L’arène à taureaux : une femme dans un environnement d’hommes

Les enjeux du film sont profondément ancrés dans son arène : celle des courses camarguaises. Peu représenté dans le paysage audiovisuel français, ce milieu s’inscrit dans la continuité du regard que portait déjà Emma Benestan sur des professions invisibilisées, à l’image de l’ostréiculture mise en scène dans Fragile (2021). La réalisatrice affirme ainsi une volonté de cinéma profondément ancré dans le réel, attaché à un territoire et à un patrimoine spécifique, traités avec autant de respect que de fascination.

Animale nous entraîne ainsi dans les coulisses de ces concours locaux, un milieu régi par la tradition, la virilité et la performance physique. Nejma n’entre pas d’office dans ce groupe : elle doit s’y adapter. Emma Benestan livre ici un commentaire sur la sociabilisation féminine au sein d’un monde d’hommes. L’intégration de Nejma ne peut se faire qu’au prix d’une masculinisation forcée : elle doit faire preuve d’attributs dits « masculins » (selon les stéréotypes dictées par la dichotomie des genres entendons-nous bien), et ainsi prouver son courage, sa résistance physique et mentale, sa capacité à encaisser sans broncher. La sensibilité, elle, est strictement bannie, perçue comme une faiblesse. L’insensibilité devient une condition d’acceptation.

« Tu fais chier à pleurer. Tu penses qu’il aurait voulu ça ? « 
Kilian

À cette démonstration de force s’ajoute une mise en scène de la fête et de l’excès : alcool, drogue, épreuve de courage dans l’enclos des taureaux… Autant de rites virilistes auxquels Nejma se sent contrainte de participer pour légitimer sa présence.

Cette sociabilisation est cependant tout sauf naturelle : elle est laborieuse, éprouvante, et surtout asymétrique. Là où les hommes évoluent sans avoir à se justifier, Nejma doit sans cesse prouver sa valeur, subir les remarques, y répondre avec mordant, ne jamais laisser transparaître la moindre fragilité.

Pire encore, sa volonté d’appartenir à cette communauté est même exploitée, comme le montre la question faussement bienveillante : « T’es une femme forte ? » posée à Nejma par l’un de ses collègues. Les hommes se servent de son désir d’intégration pour la pousser à aller toujours plus loin, à accepter l’inacceptable, retournant contre elle les codes mêmes qu’elle tente d’adopter.

Animale (Emma Benestan, 2024)

Dans ce système, le seul allié de Nejma se distingue précisément par l’absence d’attirance sexuelle pour elle. Tony, un homme gay et meilleur ami de Nejma, choisit de maintenir sa sexualité secrète afin de préserver sa place au sein du groupe. Se dessine alors une forme de solidarité entre opprimés, tous deux étant victimes d’une même masculinité hétéronormative et oppressive. Lui aussi subit une pression sociale constante : sa sexualité pourrait faire de lui une cible pour ses pairs, allant jusqu’à remettre en cause son autorité (pourtant héritée de sa position de fils du propriétaire de la manade). À l’instar de Nejma, Tony se voit contraint de nier une part essentielle de son identité pour assurer son inclusion dans l’arène sociale.

Une violence systémique, un Rape and Revenge compris

La violence montrée dans Animale ne se limite jamais à des gestes isolés. Elle est diffuse, enracinée dans les discours, les habitudes, les traditions. Si les hommes en sont les principaux vecteurs, le film montre aussi comment les femmes, elles-mêmes prises dans ce système, en deviennent malgré elles les relais. Le personnage de la mère de Nejma, Ouarda, en est le témoin.

L’inquiétude de Ouarda ne se porte pas tant sur la mort éventuelle de sa fille que sur la possibilité qu’un accident de course la rende stérile. Avant même l’intégrité physique, c’est la fonction reproductrice qui semble primer, comme si la valeur du corps féminin se mesurait d’abord à sa capacité à donner la vie. Cette crainte intériorisée révèle à quel point la violence patriarcale s’infiltre jusque dans l’intime, y compris chez celles qui en subissent les conséquences. Pourtant, il est important de noter que la mère demeure également un refuge pour la protagoniste. Elle nourrit Nejma, prend soin d’elle, de son apparence, l’enveloppe de gestes tendres qui contrastent avec la brutalité du monde extérieur.

C’est dans ce contexte que le viol s’impose comme un point de bascule. Traité avec pudeur à l’écran, jamais comme un spectacle, il n’en est pas moins percutant. Emma Benestan refuse toute forme de voyeurisme : l’agression n’est ni un choc gratuit ni un simple ressort dramatique, mais l’aboutissement logique d’un système qui a déjà préparé le terrain. Le corps de Nejma, constamment mis à l’épreuve, finit par être approprié.

Animale (Emma Benestan, 2024)

Dans Animale, le danger auquel Nejma est confrontée n’est pas seulement individuel, mais profondément structurel, inscrit dans un ordre social qui façonne les comportements et contraint chacun (tous genres confondus), à en reproduire les codes, parfois au détriment de leur propre identité.

Plus Bête qu’Homme

Le propos de la réalisatrice est clair : dans cet univers machiste, Nejma, en tant que femme, est plus proche des bêtes que des hommes. Comme les taureaux, elle est violentée et abusée pour leur divertissement, autant que pour leur égo.

Cette mise en relation est aussi appuyée par le fait que, dans le groupe, Nejma est la seule à réellement observer les animaux, et à les voir pour ce qu’ils sont (par exemple, elle est la seule à remarquer la blessure de Tonnerre). Bien que les autres employés de la manade prétendent aimer ces bêtes, Nejma demeure la seule à éprouver de la véritable empathie pour eux.  D’ailleurs, les taureaux eux-mêmes ne se montrent jamais hostiles envers elle, la reconnaissant comme l’une des leurs. Un élément qui prend pleinement sens dans le dernier acte du film et sa dimension fantastique, sans pour autant atténuer la portée du propos.

« En fait les bêtes je les sens. Tu crois que c’est possible, de devenir comme eux ? »
Nejma

Notons que le choix du taureau est particulièrement intéressant, puisqu’il s’agit d’un symbole intrinsèquement masculin. Les cornes, comme allégorie, peuvent rappeler la puissance sexuelle, ici instrumentalisée pour nuire et dominer. Mais le taureau est surtout symbole de colère. Une colère tantôt contenue, tantôt provoquée, exploitée, puis punie lorsqu’elle échappe au contrôle. En s’identifiant progressivement à l’animal, Nejma ne se contente pas d’endosser un symbole masculin ; elle se réapproprie cette colère que le système lui interdit d’exprimer. Une colère pourtant légitime en réponse à l’oppression qu’elle subit.

Animale (Emma Benestan, 2024)

Malgré tout, au fil du film, Nejma finit par se retrouver, et ce grâce à l’empathie. Cette empathie naît d’abord de celle qu’elle éprouve pour les taureaux, notamment dans l’arène, avant de se prolonger vers elle-même, lorsqu’elle se reconnaît en eux. À travers ce miroir animal, Nejma accepte progressivement son soi authentique et embrasse sa féminité, incarnée à l’écran par un changement de tenue significatif (après la course, elle choisit de porter une robe et des bijoux, là où elle semblait s’y refuser auparavant). Elle cesse alors de prétendre être ce qu’elle n’est pas : insensible.

Mais lorsque la vérité éclate et que la réalité de la violence patriarcale la rattrape pleinement, Nejma craque. Rongée par la colère et la frustration face à ce système de domination masculine, elle assouvit sa vengeance, réclame justice et laisse éclater un dernier cri viscéral, mêlant rage, douleur, épuisement et tristesse. Un cri exaspéré aussi, car Nejma sait que cette violence ne disparaîtra pas après les évènements du film, mais qu’elle persiste bien au-delà d’eux.

Conclusion – Laisser le fantastique prendre corps

Avec Animale, Emma Benestan a recourt au fantastique en tant qu’exaltante mise en chair de son propos. Si le parallèle entre Nejma et les bêtes n’était pas suffisamment évident, la réappropriation du mythe du Minotaure pour donner vie à ce Taureau-Garou inédit rend le métrage aussi divertissant que pertinent. Les séquences de body horror, non sans rappeler certaines scènes mémorables de Black Swan (Darren Aronofsky, 2011), permettent à Emma Benesta de faire du corps un territoire de conflit et de projection. Usant du genre avec enthousiasme, elle offre, par son prisme, une véritable catharsis tout à fait jouissive. 

On appréciera aussi grandement la volonté du film de puiser généreusement dans les codes du néo-western : grandes étendues, chevauchées solitaires, figures de marges évoluant dans des paysages arides et sauvages. En plaçant Nejma à cheval, filmée en plans larges au coucher du soleil, Emma Benestan réinvestit un imaginaire longtemps réservé aux hommes et l’habite d’un nouveau regard. La cow-boy n’est plus conquérante, elle est en quête, d’elle-même, de son rapport au vivant.

Cette attention portée aux bêtes, à leur souffrance comme à leur dignité, traverse tout le film et en constitue l’un des enjeux les plus sensibles. Entre domination et empathie, Animale interroge notre manière d’habiter le monde, de coexister avec ce qui nous entoure.

Animale (Emma Benestan, 2024)

Enfin, cette réappropriation des genres et des mythes ne peut être dissociée de l’histoire personnelle de la réalisatrice. Femme franco-algérienne, nourrie de westerns regardés avec son père, Emma Benestan assouvit dans Animale un fantasme de représentation qu’elle a longtemps rêvé de voir apparaître sur grand écran. En faisant surgir une figure féminine racisée et puissante au cœur d’un imaginaire viriliste, elle propose un cinéma affirmé, pensé comme un outil politique capable de rendre visible l’oppression, mais aussi d’en inspirer les moyens de résistance.

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