Vingt-quatre ans après la sortie du premier 28 jours plus tard (Danny Boyle, 2002), Nia DaCosta propose un quatrième opus qui surpasse les attentes. Comme ses prédécesseurs, ce nouveau volume nous emmène encore là où l’on ne s’y attend pas, pour proposer un film exaltant aux multiples couches de réflexion.

En 2002, le réalisateur Danny Boyle et le scénariste Alex Garland décident de collaborer pour la deuxième fois après La Plage (2000), afin de mettre au monde le désormais culte 28 jours plus tard. Ce film de zombies à petit budget rencontre un succès commercial immédiat, reconnu pour avoir ravivé le genre hérité de George A. Romero en présentant pour la première fois des zombies capables de courir. Assez rapidement, un deuxième volet voit le jour : 28 semaines plus tard, réalisé par Juan Carlos Fresnadillo et paru en 2007. Il faudra attendre près de vingt ans pour qu’un troisième opus arrive sur nos écrans, 28 ans plus tard, marquant le retour du duo Danny Boyle–Alex Garland, et sorti il y a à peine huit mois.
Cette saga horrifique relate la lutte pour la survie des habitant·e·s de la Grande-Bretagne, après qu’un virus a contaminé la majeure partie de la population, les transformant en créatures violentes uniquement animée par la rage. À chaque opus, le pays apparaît un peu plus en ruines, devenant le théâtre d’un monde nouveau, tiraillé entre les vestiges du passé et l’invention de nouveaux moyens de survie, dans l’espoir fragile du retour d’une forme de civilisation.

Avec 28 ans plus tard : Le Temple des morts, sorti en salle, en France, le 14 janvier 2026, Danny Boyle cède la mise en scène à Nia DaCosta, réalisatrice américaine connue pour son remake de Candyman (2021).
28 ans plus tard : Le Temple des morts s’inscrit dans la continuité directe du précédent opus, reprenant l’intrigue là où elle s’était arrêtée, et s’impose comme l’avant-dernier chapitre de la saga (un ultime film étant prévu pour conclure cette nouvelle trilogie). On y retrouve Spike, désormais membre d’une secte hors-du-commun surnommée Les « Jimmies », dirigée par un gourou aussi charismatique que cruel, tandis que le Dr Ian Kelson parvient à tisser les liens d’une amitié complètement inédite.
La saga 28 jours plus tard : des films de Zombies ?
La force de la saga réside dans sa volonté de ne jamais emmener le spectateur là où il le pense. D’abord, les créatures des films ne sont pas à proprement parler des mort·e·s-vivant·e·s, mais bel et bien des humain·e·s victimes d’un virus semblable à une mutation de la rage. La question de savoir s’il subsiste encore une forme de conscience derrière leurs yeux injectés de sang constitue d’ailleurs l’un des enjeux centraux de la série.
Mais plus important encore, les infecté·e·s (comme pour beaucoup de films de zombies), ne sont en réalité qu’une excuse pour parler de société.
“Vous savez ce que j’ai vu ces quatre dernières semaines ? Des humains tuant des humains. Et vous savez ce que j’ai vu les quatre semaines précédentes ? Des humains tuant des humains.”
Major Henry West
Les scènes de carnage causées par la contamination évoquent volontairement certains sombres chapitres de l’histoire et les imageries qui y sont associées (génocides, colonialisme, guerres mondiales : les parallèles sont nombreux).


Dans 28 jours plus tard, l’on découvre une Grande-Bretagne isolée, où le gouvernement (ou toute forme d’institution ordonnée à vraie dire), n’a plus aucun pouvoir. C’est le retour à une société primitive, où chacun doit lutter pour sa propre survie, se méfiant même de ses propres voisin·e·s (un concept symptomatique des films post-apocalyptiques). Mais les infecté·e·s ne sont en vérité que secondaires, puisque le véritable antagoniste du film se révèle être un simple humain, pire que cela, un soldat major, permettant ainsi de délivrer un commentaire glaçant sur la nature humaine et son intrinsèque cruauté, mais également sur l’hypocrisie du gouvernement et la violence dont il fait preuve.

28 semaines plus tard fait du virus un terrain de lutte militarisé, faisant intervenir l’OTAN, elle-même dirigée par l’armée américaine. Fidèle à son prédécesseur, les attaques d’infecté·e·s demeurent finalement moins marquantes que les séquences de bombardement au napalm, une imagerie apocalyptique et profondément politique. Ici, on assiste à un gouvernement dépassé, qui ne fait plus la différence entre victimes et ennemi·e·s.
“Abandonnez le ciblage sélectif. Tirez sur tout. Les cibles sont désormais libres. Nous avons perdu le contrôle.”
Général Stone
Mais dans cette véritable zone de guerre, le film traite également de sujets plus intimes, notamment de la culpabilité, de la peur de soi-même, et des choix que l’on est prêt à faire pour assurer sa propre survie.

En outre, il est intéressant de noter que la saga a pour habitude de laisser la place à différents réalisateurs (notons trois réalisateur·rice·s pour quatre films à ce jour), permettant ainsi d’émettre des propositions différentes à chaque fois.
Des films témoins de leur époque
Chaque opus de la série est profondément ancré dans son époque, comme en témoignent les supports utilisés. En 2002, Danny Boyle avait pris le parti génial de tourner son film principalement en caméra DV, ce qui permettait de faciliter le tournage dans les rues vides de Londres, tout en en réduisant le coût. Mais plus exaltant encore, ce support numérique permettait d’apporter au film une texture familière pour les spectateur·rice·s de l’époque, qui possédaient pour la plupart un appareil similaire à la maison, instaurant ainsi un aspect « documentaire ».
Plus de vingt ans plus tard, Boyle revient en force en profitant de l’avancée technologique de nos téléphones portables modernes, en filmant certaines séquences intégralement à l’iPhone 15 Pro (malgré l’utilisation d’objectifs, ma foi, fort moins accessibles au grand public). Ce croisement des supports a permis à Danny Boyle de proposer des séquences éclectiques, plus expérimentales, à l’image du montage excentrique du film.

28 Ans plus tard, une nouvelle direction
La promo intensive du film a rassemblé beaucoup d’attention sur internet, notamment pour son utilisation du sinistre poème « Boots » (Rudyard Kipling, 1903) dans sa bande-annonce. Cette dernière promettait un film viscéral, violent et bougrement terrifiant. Mais si le film ne manque pas de séquences sanglantes, 28 ans plus tard est une œuvre éminemment émotionnelle, confrontant les notions de deuil et d’héritage, le tout avec une grande sensibilité, bien que parfois détournée (cf. le glauquissime sanctuaire d’os).
28 ans plus tard nous emmène désormais dans une Grande-Bretagne post-apocalyptique où la civilisation s’est complètement effondrée. Le reste du monde, purgé du virus, a choisi d’abandonner l’île britannique à son propre sort. On y retrouve donc une micro-société tentant de se reconstruire, accrochée à la mémoire du passé, où le quotidien que nous connaissons est devenu un souvenir flou, presque légende pour la nouvelle génération née après la propagation du virus.

28 ans plus tard offre une réflexion sur le devoir de mémoire, d’héritage, mais aussi sur la notion de civilisation et ses fondements. Le périple de Spike, membre de cette nouvelle génération post-virus, apparaît comme un rite initiatique. Lui n’a connu que ce monde-là, et n’a d’autre choix que de se construire à travers celui-ci, sans attaches à l’ancienne société maintenant disparue.
Le Temple des morts : Le travail de mémoire
Ainsi, 28 ans plus tard : Le Temple des morts vient renforcer le propos du premier film et compléter sa réflexion. Cette fois, Winston Churchill est directement cité dans le film pour ceux et celles qui n’en avaient pas encore pleinement saisi les enjeux : « Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre. »
Dans ce nouvel opus, on change de protagoniste, abandonnant le point de vue de Spike pour laisser le devant de la scène au docteur Kelson, intrigant personnage introduit dans le chapitre précédent, ainsi qu’à Sir Lord Jimmy Crystal, dévoilé dans la scène finale du même film. Les deux incarnent une opposition directe dans la manière d’affronter l’effondrement de la civilisation et le souvenir que l’on en garde.
Dr. Ian Kelson, lui, est tourmenté par les souvenirs du passé, consacrant la totalité de son temps et de son énergie à ériger ce sanctuaire macabre dans le but d’honorer les mort·e·s (d’où le titre du film). Une entreprise presque absurde et quasi vaine dans cet univers post-apocalyptique où seule la survie de chacun·e semble primer. On le découvre dans ce volume endeuillé, marqué par la disparition de sa famille, et affreusement seul. Mais le passé est également pour lui source de réconfort ; il chérit la musique de l’ancien monde, lui offrant une échappatoire. Une forme de soulagement ponctuel qu’il n’hésitera d’ailleurs pas à partager avec Samson lors de scènes génialissimes, faisant preuve à la fois d’absurdisme comique, mais surtout de beauté. Le film ne manque pas de moments émotionnellement très forts et profondément humains. C’est même tout l’enjeu de son personnage ; conserver son humanité dans un univers monstrueux, et tenter à tout prix de la transmettre autour de lui. Le lien qu’Ian Kelson entretient avec le passé lui permet de s’accrocher à cette humanité, mais l’isolement qu’il subit, l’absence de communauté, demeure son principal ennemi… jusqu’à l’arrivée d’un infecté dans sa vie.

Au strict opposé du spectre se tient Jimmy Crystal, principal antagoniste du film, qui vit dans une narration qu’il s’est construite à partir d’une idée erronée de son passé. Ayant grandi dans ce monde dévasté (il n’avait que huit ans lorsque le virus a frappé), ses souvenirs de jeunesse demeurent son seul héritage. Confondant mémoire et traumas religieux, Sir Jimmy se convainc lui même dans ses propres discours sectaires qui lui permettent d’endoctriner d’autres jeunes dans sa quête détournée. On y voit une forme de « syndrome de Peter Pan » avec Jimmy qui entraîne ses enfants perdus dans un récit aussi extravagant que morbide. Récit dans lequel ses fanatiques, constitués d’enfants et d’adolescent·e·s, sont contraint·e·s de se réfugier, cherchant désespérément un sens à ce monde en ruines, même si celui-ci implique de servir Satan. Pour survivre, les Jimmies ont appris à vénérer la violence, un moyen pour eux de se désensibiliser pleinement aux horreurs qu’ils ont toujours connus. Dans la lignée des précédents 28 jours plus tard, la menace ne vient pas uniquement des infecté·e·s, mais encore et toujours des humain·e·s qui sont prêt·e·s à tout pour survivre, même si cela demande d’abandonner toute forme d’humanité.
Mais au-delà de ce Peter Pan détourné ou même de cet antéchrist autoproclamé, Jimmy, revêtant les traits de l’infâme et tristement célèbre Jimmy Savile (pédocriminel ayant traumatisé la Grande-Bretagne), sert de réflexion sur le pouvoir incontesté, comme le souligne l’acteur Jack O’Connell lui-même. Ce personnage nous enseigne à nous méfier du pouvoir que l’on ne questionne pas, au risque de le laisser nous dévorer. Notons que, dans la diégèse du film, le virus a frappé la Grande-Bretagne avant que les actes de Jimmy Savile ne soient révélés (ce-dernier ayant été reconnu coupable à titre posthume en 2012), justifiant ainsi l’idée que les habitant·e·s puissent continuer d’idolâtrer cette figure publique sans jamais en connaître la véritable nature monstrueuse.

Difficile non plus de ne pas voir dans le récit des Jimmies un parallèle avec le fascisme. Notons que Nia DaCosta est américaine, et sous la présidence de Trump, on peut comprendre la volonté (voire la nécessité) de traiter du sujet. En effet, de la secte des Jimmies émanent des tendances d’abord fanatiques, mais aussi populistes et nationalistes, n’hésitant pas à user d’une violence extrême pour punir tout écart de loyauté. Sir Lord Jimmy Crystal, en tant que leader tyrannique, fonde son autorité sur le mensonge, la manipulation, la peur et le culte de la personnalité. C’est ici que la citation de Winston Churchill prend tout son sens, en particulier au regard du paysage politique actuel. À nouveau, Nia DaCosta émet une critique des hommes au pouvoir, qu’ils soient religieux ou politiques, en pointant du doigt le danger qu’ils peuvent représenter lorsqu’on leur laisse plein contrôle.
Un film parfois absurde, mais qui fait toujours sens

De secte de Teletubbies sataniques à performance pyrotechnique sur fond d’Iron Maiden inoubliable, le film ne manque certainement pas de générosité. Nia DaCosta n’a pas eu peur de pousser les potards à fond et d’assumer sa vision jusqu’au bout.
Difficile non plus de ne pas louer sa direction d’acteur·rice·s, puisque tous les comédiens et comédiennes du film délivrent une performance absolument mémorable (mention honorable à Ralph Fiennes, qui enchaîne les pépites depuis des années). La séquence de dialogue entre le Dr Kelson et Jimmy Crystal frôle presque le surréalisme, offrant un moment de comédie pure qui ne sonne jamais faux, malgré l’absurdisme de l’échange.
Si le montage n’est pas aussi audacieux que celui du précédent opus, qui n’avait pas peur de briser les conventions pour transposer la violence de l’univers à l’écran, Nia DaCosta fait tout de même preuve de créativité à la mise en scène, notamment à travers l’utilisation d’une Snorricam plus qu’efficace. On retrouve toujours ces très jolis plans larges contemplatifs, presque documentaires, sur une nature qui a repris ses droits, héritage du prédécesseur.
En somme, 28 ans plus tard : Le Temple des morts est une œuvre n’hésitant pas à proposer de véritables moments de cinéma, aussi divertissants que politiquement chargés. Avec une séquence de fin qui saura ravir les fans de la saga, ce volume semble avoir correctement préparé le terrain pour un cinquième et dernier opus, qui s’annonce tout simplement glorieux. How’s that ?

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