– PARTIE 1 –
Suite à la parution très récente du volume 3 de la collection Herbert G. Wells L’Etrange Orchidée, et quatre histoires, chez NINJA Edition, il nous est apparu tout à fait indispensable de rédiger une petite mise au point, conjointe, qui fera le pont entre certains thèmes de cette sanguinolente publication.
Les crypto-zoologistes professionnels, les adeptes du plus improbable surnaturel ou les oisifs visant à pimenter leur après-midi (d’ennui) sont innombrables1. Mais une autre espèce de passionnés de savoirs tous azimuts, celle des crypto-botanistes, beaucoup plus rare, existe elle aussi ! Elle s’anime ou s’émeut autour de spéculations sur des plantes mythiques, fictives ou aux caractéristiques méconnues et insoupçonnées. Comme ces rares pseudo-scientifiques, découvrons-en ensemble plusieurs piquants spécimens !
Danger, attacking plants !


Dans L’Etrange Orchidée, nouvelle éponyme du recueil paru fin mars, le jeune Herbert G. Wells, auteur des romans SF bien connus que sont La Guerre des Mondes et L’Homme Invisible, nous raconte l’histoire d’un botaniste amateur passionné et collectionneur d’orchidées, Winter Wedderburn, cultivant le plaisir de voir germer ses bulbes. Bulbes d’orchidées qui à l’époque pouvaient coûter extrêmement chers, tant la frénésie d’intérêts pour la version exotique de ces plantes, déjà présente et connue en Angleterre, était grande ! Engagé à fond dans cette passion de recherches et de découvertes pour cette fleur difficile à cultiver (pour cause, il faut reproduire en serre les conditions de chaleur et d’humidité des zones tropicales), dure à acquérir et à acheter, très colorée et odoriférante, aux formes complexes et rares, formes très différentes selon les espèces d’orchidées elles-mêmes, le protagoniste étudie avec curiosité la germination d’une de ses dernières trouvailles et tressaille de joie quand celle-ci aboutit. Il en fait part à sa gouvernante, une femme pragmatique, plutôt inquiète pour la santé -physique et mentale- de son employeur. La plante se développe et elle arrive à une maturité suffisante pour fleurir et dégager un suave parfum, qui fait s’évanouir notre homme, charmé par cette beauté (fatale) !… La gouvernante, cherchant Wedderburn disparu, se rend dans la serre et découvre, horrifiée…, que des racines végétales (surmontées de ventouses) de la charmeuse sont toutes déployées autour du cou de l’hôte et avalent goulûment le sang pulsant des artères carotides de l’homme, piégé et dans les vapes. Vous découvrirez vous-mêmes le climax de cette nouvelle wellsienne surprenante !…



Titulaire d’une bourse d’études à l’Ecole Normale de Sciences de Londres, Herbert G. Wells avait auparavant donné des leçons dans un lycée, pour échapper à son apprentissage chez des marchands de tissus, où il travaillait 13 heures par jour. Il réussit ses examens de biologie et de physique, mais échoua en géologie, ce qui lui fit interrompre sa bourse et ses études momentanément, qu’il reprendra plus tard pour s’intéresser à la zoologie. Pendant cette période, il connaît la faim, s’intéresse aux réformes sociales et commence à écrire des histoires courtes dans des journaux comme le Pall Mall Gazette.
Ces expériences, de professeur, de scientifique, d’auteur, transparaissent bien à la lecture de L’Etrange Orchidée. Il incorpore dans la trame fantastique d’un récit plutôt simple en soi des éléments scientifiques de la plus récente actualité, dont il sait comment en user tous les enjeux pour impacter l’imagination des lecteurs. Ceci ajoute à la crédibilité et à la véracité du propos, à l’adhésion diégétique globale. C’est pourquoi Wedderburn mentionne plusieurs termes scientifiques de botanique (radicelle, stolon, rhizome,…) et des noms scientifiques d’espèces d’orchidées existantes (Vandas, Dendrobes, Paleonophis, Cypripèdes), dans ses propos visant à justifier sa passion auprès de son interlocutrice, et donc au lectorat. Il cite aussi les découvertes récemment faites par Charles Darwin sur La fertilisation des orchidées par les insectes (1862) et il s’agit là d’en dire un peu plus :

Après la publication de L’Origine des Espèces en 1859, Charles Darwin approfondit son étude des interactions évolutionnaires inter-espèces dans plusieurs travaux de botanique, qu’il réalise dans sa serre, en banlieue de Londres, entouré de membres de sa famille, d’amis, de passionnés, de sérieux amateurs de sciences et de mordus d’orchidées. Les ouvrages de Darwin (qui sont aussi des oeuvres collectives d’un groupe de proches, d’amis et de savants !) : La Fertilisation des Orchidées (1862, cité plus haut), Sur les Plantes Insectivores en 1875, Sur les Mouvements et Habitudes des Plantes Grimpantes en 1875, Le Pouvoir du Mouvement chez les Plantes en 1880 (sur le phototropisme), et La Formation de la terre végétale par l’action des vers de terre en 1881, sont autant de tentatives de prouver sa théorie de l’évolution, qui avait été énoncée dans L’Origine. Ses travaux suscitèrent de vifs débats et critiques.



En étudiant les appendices reproducteurs (éperons) étonnamment longs d’une orchidée de Madagascar (Angraecum Sesquipedale), constatant l’émanation seulement nocturne de son parfum et constatant l’existence en Angleterre de papillons nocturnes fertiliseurs (d’orchidées anglaises) à trompes courtes, Darwin en déduit que seuls des papillons nocturnes à la langue suffisamment longue (d’environ 30 cm !) peuvent fertiliser l’Etoile de Madagascar. Darwin pousse la démonstration, sur la base de sa théorie, et énonce en 1862 que, si son hypothèse était vraie, alors cela prouverait une relation d’inter-dépendance entre ces deux espèces (les papillons à trompe longue s’en sortant mieux dans l’adaptation -par rapport aux papillons à trompe moins longue- en se nourrissant mieux du nectar des éperons les plus longs, et vice-versa !), formant au fil des siècles deux espèces endémiques, dotées de caractéristiques physiques originales, qui auraient co-évoluées, en s’entraidant dans leur reproduction ! Il prédit même que la disparition de l’une entraînerait mécaniquement celle de l’autre !!! Ces hypothèses provoquèrent moqueries, critiques vives, suspicions… Mais l’existence du papillon en question sera attestée en 1903, dans des circonstances expliquées dans le volume 3 L’Etrange Orchidée, et quatre histoires, d’Herbert G. Wells… Wells qui avait pu mesurer la valeur et la portée des travaux darwiniens, que nous avons cherché à rendre ici, en ayant pour professeur T. H. Huxley, célèbre physiologiste ami du savant anglais.
L’intérêt scientifique de Darwin et de ses amis pour ces plantes était, précisons-le, aidé par l’orchidophilie plus générale de l’époque, elle-même inscrite dans l’extension coloniale. Il ne leur était plus aussi difficile de récolter de nombreux spécimens lointains, provenant de pays exotiques difficiles d’accès, puisqu’il existait déjà un commerce (lucratif), pour l’acquisition de spécimens rares. Dans la vaste entreprise occidentale de conquête et d’exploitation coloniale des ressources, où il s’agissait de s’approprier et d’organiser pour soi les nouvelles denrées, ce mouvement était encore plus « vitalisé » par la concurrence des états coloniaux entre eux. A titre d’exemple, il s’agissait, pour les Hollandais, en plus d’exploiter le bois de teck en Indonésie / Malaisie, de le faire le plus vite et le plus efficacement possible, pour s’assurer un avantage concurrentiel, ce avant que les Anglais (présents en Inde, en Birmanie / Thaïlande) ou les Français (présents en Inde, en Indochine) ou d’autres ne viennent s’intéresser à cette affaire. Le contrôle (impérialiste) de nouveaux territoires et l’appropriation (capitalistique) des ressources, dans le contexte colonial (délétère), n’a pas empêché paradoxalement le bouleversement des connaissances scientifiques et humaines.
Ce choix d’un exemple de ressources végétales (le bois de teck) exploitées par les Hollandais n’était pas neutre ! Des Hollandais et des plantes, il en sera de nouveau bientôt question. En effet, parler de la frénésie spéculative et commerciale pour l’orchidée, attisée par les dimensions d’inconnu et de promesses, relatives à cette ressource du « Nouveau Monde« , nous permet d’explorer d’autres dimensions, économico-politiques.

Ainsi, posséder une orchidée, qui plus est, rare, comme article de luxe, était perçu comme un must-have2, un signe ostentatoire de distinction et de richesse, permettant à son heureux possesseur (le jeu boursier reste dangereux pour vos finances et comporte des risques de pertes) de faire sentir à son acolyte (de la upper-class) la finesse de votre goût (que lui n’a pas, du coup…). A un niveau plus macro, cette stratégie sert surtout à ce que le surplus en capital, des oligarchies bourgeoises (et des autres aristocraties européennes), soient réinvestis, c-a-d re-dépensés utilement (par et pour elles), dans un jeu boursier, tournant en vase clos, dans un petit cercle réservé, un club d’initiés.

La même arabesque végétale historique s’était (tristement) déployée, déjà, 200 ans plus tôt environ avant l’orchidophilie, avec la tulipomanie, dans l’ancienne Hollande du 17ème siècle. Cette bulle économique formée autour de l’achat-vente des bulbes (des oignons) de la tulipe (plante ornementale, aux formes très variées, comme l’orchidée, importée initialement de la Sublime Porte) est souvent considérée comme la première de l’Histoire. Bulle formée en jumelage avec une autre bulle, celle du fruit de l’engouement hollandais et flamand pour les peintures de fleurs, et notamment de fleurs rares – comme la tulipe – , et notamment de formes rares de fleurs rares -les tulipes dites « cassées », c-a-d infectées par un phytovirus !



Pour aller plus loin, il s’agit d’analyser ces jeux boursiers (apparemment rationnels, dans les faits irrationnels et aux conséquences délétères) comme des façons de détruire le surplus en capital, pour relancer à l’infini la production (le travail des esclaves-salariés-clients) et pour justifier la conservation des rapports de domination de classes (qui leurs sont favorables). Cette destruction du capital, si elle est déjà effective dans les cas de jeux boursiers et de bulles, ne sera jamais rendue aussi ultra-efficace que dans les séquences de courses aux armements et de conflits militaires, dont la colonisation participe !… Vous déciderez vous-mêmes si, oui ou non, il s’agit là d’une forme de pratique humaine cannibale, où des privilégiés se repaissent festivement des fruits du travail et des vies physiques des individus des classes ouvrières ? Et si ce type de cannibalisme sale n’est pas propre à l’espèce humaine ?

Dans L’Etrange Orchidée, d’Herbert G. Wells, le bulbe de la belle coupable est décrit comme ayant été découvert dans une mangrove, près du cadavre de Batten, son découvreur, dévoré par des sangsues. Les réflexions de la gouvernante qui suivent, ignorante et méprisante, à l’égard des « indigènes », qui ont découvert le cadavre de Batten, et son rapprochement avec les « misérables des îles Andaman » renvoient au contexte colonial britannique. L’empire britannique poursuivit son extension entre 1815 et 1914 pour connaître un « apogée », vers 1922. Ce seront les deux guerres mondiales (et quelques autres conflits plus mineurs) qui seront cause d’un rebattage des cartes de ce « siècle impérial » anglais. Nous renvoyons au volume 2 L’Empire des Fourmis, et autres histoires, d’Herbert G. Wells, paru en juin 2025, chez NINJA Edition, pour plus d’infos à ce sujet.
Chicanes docu-filmiques
Après tout ça, respirons un bon coup avec cette bande-annonce du film historique Tulip Fever (de Justin Chadwick, 2018, avec Alicia Vikander) qui dramatise plutôt bien toute cette affaire de fleurs et de tulipes, film que nous recommandons :

Autre film historique, même Hollande du 17ème, plein de costumes, des peintres et des actrices pleines de promesses, même balbutiement historique d’un capitalisme sans frein ni lois, mêmes descriptions des interactions et conflits de classe de l’époque, même évocation du commerce colonial en arrière-plan – mais sans tulipes !! – c’est La Jeune Fille à la Perle (de Peter Webber, 2003, avec Scarlet Johansson) :

La BA : ICI
Et cette variation cousine, toujours dans la Hollande du 17ème !, sur l’exploitation des ressources du « Nouveau Monde » dans le contexte colonial (ici, les peaux de castors canadiens), sur le déploiement capitaliste dans la vie domestique au sein des « centres impériaux », à la lumière de l’expression artistique, voici ce docu d’Arte très réussi, qu’il faudrait (vraiment beaucoup !) visionner, et basé sur ce livre de Thimothy Brooke :
Pour conclure
L’histoire courte, à thème botanique, de Wells nous avait d’abord permis de raconter plus en détails l’histoire passionnante des recherches scientifiques darwiniennes sur la fertilisation des orchidées, sur les relations de dépendances interspécifiques (bien éloignée de la croyance, fausse car très insuffisante, d’une unique sélection naturelle par le plus fort…) et sur les principes de co-évolution. Nous avons aussi utilisé L’Etrange Orchidée pour rappeler que la culture et la recherche de spécimens rares de cette fleur aux variantes très diverses faisaient l’objet d’un commerce intense, et d’un jeu boursier, que nous avons comparé au même jeu boursier lié à la crise de la tulipe, dont avons tenté de retracer et d’expliquer les causes et conséquences. La Hollande du 17ème comme l’Angleterre du 19ème ont ce point en commun qu’elles étaient des puissances européennes coloniales, qui profitèrent de la mise en exploitation de ressources et denrées nouvellement découvertes et mises en exploitation. Les modifications d’échelle produites par les « grandes découvertes » de la Renaissance, puis par les bouleversements de l’âge industriel, ont largement impactés les savoirs scientifiques humains. Autant d’enseignements qui nous apparaissaient très utiles de retransmettre, dans notre actualité contemporaine où, non, ce n’était pas « mieux avant », mais où, pour nous, « c’etait plutôt pareil » !…
Dans cette petite œuvre, nous y lisons aussi une belle allégorie de la condition artistique, ou de l’amateur d’art, emporté dans l’enthousiasme de sa passion, qui, à l’image de cet orchidophile, touchant car vulnérable, peut se laisser hypnotiser par l’esthétique de l’œuvre, se faire ensorceler par des circonvolutions magnifiques, tombe, victime du poison de la perfection supposément réelle d’un mélange d’attentes, d’espoirs fous mais vains et de réalisations jamais atteintes. Peut-être est-ce une mise en garde du Wells artiste, adressée à lui-même ? Il est aussi question de la passion du collectionneur, fasciné et mû par l’obtention obsessionnelle d’une énième trouvaille, et par le naufrage que peut constituer de la frénésie de l’accumulation.
Parasitaire, la belle orchidée n’en reste pas moins un organisme sauvage, issu de contrées exotiques sauvages non domestiquées, qui, une fois transplantée dans un monde humain moderne, conserve ses purs instincts de reproduction et de survie. Le fantastique intervient car le végétal est paradoxalement doté de compétences habituellement animales. Dans cette confusion des règnes, l’auteur réussit bien à conserver une dimension très réaliste, à la fois en instillant des fragments de vérités scientifiques dans la narration, qu’il tire de son expérience d’étudiant en biologie et de professeur, comme on l’a vu, et en obtenant tout de même une clarté et une qualité de son écriture, dans l’enchaînement dynamique des événements décrits. De la même façon, l’invasion des tripodes conduits par les aliens martiens, dans sa Guerre des Mondes, se voit brusquement interrompue par un élément bactériologique imprévu par eux, et par nous !, ce twist3 amenant une dynamique certaine de L’Etrange Orchidée.
Nous verrons dans la partie suivante que Wells n’a pas été le seul à produire des récits fantastiques intégrant des plantes (très vivaces !) et que les mythes de l’anthropophagie végétale ont eu d’autres poètes.









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