Décidément ces dernières nous offrent des petites pépites en perspective du cinéma de genre mêlant gore explosif, revendications féministes et réappropriation jouissive de luttes sociales bien réelles ! Après le très remarqué Mārama (Taratoa Stappard, 2025), c’est au tour de The Bride! (Maggie Gyllenhaal, 2026) de nous plonger dans une catharsis plus que bienvenue contre l’injustice, l’exclusion et la domination masculine, et ce à la recherche d’une nouvelle identité. Entre un film de gangsters à la Bonnie & Clyde et une histoire d’amour marginale à la Freaks (Tod Browning, 1932), The Bride! est un métrage un peu zinzin, magnifiquement réalisé avec une touche d’horreur et de punk plutôt bien placée.

Avec un casting des plus fameux avec Christian Bale (le psychopathe de American Psycho de Mary Harron sorti en 2000) en Monstre de Frankenstein, Penélope Cruz en inspectrice déterminée et surtout Jessie Buckley (on se souvient de sa sublime performance dans Je veux juste en finir de Charlie Kaufman sorti en 2020) dans le rôle de la Fiancée, le film a coûté plus de 80 millions de dollars pour une réadaptation funky et engagée du célèbre mythe post-moderne de Mary Shelley. Dans l’Amérique des années 1930, passant de Chicago à New York, le couple à la Bonnie et Clyde des Freaks va semer le bordel partout sur sa route. Leur revendication est plutôt simple : vivre comme iels l’entendent, ne plus subir de discrimination ni de violences, et s’aimer, s’amuser, faire l’amour, sans qu’on vienne les faire chier. En somme, construire un duo, pas comme les autres certes, dans un monde qui ne les tolère si peu. En opposition totale avec un système qui les rejette et les juge en tant que marginaux, que monstres, que freaks, le Monstre de Frankenstein et sa Fiancée nous offrent un récit poignant se déroulant dans le Chicago des années 1936. Le récit s’ouvre avec un discours de Mary Shelley qui vient contextualiser l’atmosphère lourde de The Bride!. Ida est une jeune femme prostituée aux ordres d’un proxénète. Pour casser sa croute, elle participe à des soirées avec les sbires de ce mafieux peu recommandables. Très vite, l’esprit de l’autrice de Frankenstein s’adresse à elle et prend possession de son corps. Une performance qui ne plaira guère à ces bandits tant elle commence à accuser ce vieux patriarche d’avoir assassiné certaines de ses collègues. En une scène techniquement puissante, elle sera alors tuée puis enterrée par les membres de la mafia. La future fiancée sera ensuite déterrée par la créature de Frankenstein à la recherche d’un peu de compagnie… Ce dernier ira chercher l’aide de la doctoresse Euphronious pour réanimer son cadavre et faire de Ida une chose formée et créée dans le seul but de devenir la promise d’un homme. Rapidement, la jeune déchante de ce destin très particulier qu’ont concocté, sans son accord, Frank et Euphronious. Dès le départ, elle n’avait rien demandé, encore moins le fait de revenir à la vie, sans souvenir, ni identité.

Dans son roman épistolaire, Frankenstein publié anonymement en 1818) par Mary Shelley, l’autrice met en scène un « Prométhée moderne », démiurge qui se passe du corps biologique féminin et de Dieu pour fabriquer de la matière vivante, des choses vivantes, en prélevant des morceaux de cadavres et les associant sur des tables de dissection, usant de l’électricité pour leur insuffler la vie. Cette narration nous plonge dans la création d’un être vivant, formé à partir de chairs mortes, par un jeune savant fou, Victor Frankenstein. Son « monstre », hideux pour la plupart des gens, est par la suite abandonné, puis rejeté par son propre créateur, il se retrouve alors persécuté par l’ensemble de la société qui voit en lui une créature immorale, qui n’aurait pas dû exister. La créature, en quête de liberté, s’oppose rapidement aux volontés de son créateur, avant de lui demander en vain une compagne, après qu’il ait pris conscience d’être véritablement seule au monde. Néanmoins, le Docteur Frankenstein, regrettant son œuvre, se refuse à perpétuer cette engeance monstrueuse. Se passant ainsi du « miracle de la vie » dépendant des organes reproducteurs féminins, cette « naissance » apparait alors comme révolutionnaire, à l’instar d’un Prométhée grec, dérobant le feu des dieux (représentant la connaissance, le savoir) pour l’offrir à une humanité gelée, vivant dans l’ombre. Mais son aspect révolutionnaire tient surtout dans la rébellion de la créature envers son créateur. Rancœur, il lui tient de l’avoir formé sans son consentement pour ne lui offrir qu’une vie de paria, de souffrances et de solitude…
The Bride! offre un prolongement de cette thématique, tout en appuyant sur la différences des genres, la condition féminine et les enjeux sociaux liés à la marginalisation. La féminisation de ce Prométhée ultra-moderne par une réalisatrice insiste sur sa libération comme élément clef du récit. Dès le début du film, les normes masculines nous sont dictées : Mary Shelley possède le nom de son époux, La Fiancée est l’épouse de quelqu’un, les femmes mortes sont assassinées à cause et pour garder les secrets des hommes mafieux. Elles sont toutes définies par rapport à leurs homologues masculins, et sont utilisées à leurs fins.
On assiste à une sorte de réactualisation de la création humaine industrielle, l’être humain devient avec le Frankenstein de Mary Shelley un démiurge tout puissant. Grâce au pouvoir de la Science, et des avancées de la Médecine, le pouvoir n’est plus divin, mystique, mais révolutionnaire, scientifique. Cette modernité coupe fondamentalement avec les récits de Genèse religieux mais là où Mary Shelley décrit à la fois un créateur, un savant fou, et sa créature masculine, la cinéaste reprend ce mythe post-moderne sous un prisme féminin non seulement par rapport à cette nouvelle créature formée à partir du cadavre d’une femme assassinée pour tenir compagnie à un homme (ce qui était déjà le cas dans le film original de la Universal) mais aussi avec le personnage de la Doctoresse Cornelia Euphronious, qui hésite pourtant à accéder à la demande de Frank, et celle de l’inspectrice Myrna Malloy brillamment interprétée par Penélope Cruz. La cinéaste Maggie Gyllenhaal s’inspire du Nouvel Hollywood pour offrir une escapade enragée dans laquelle l’insurrection est de mise. Dans la lignée des films de bandits ou de marginaux rebelles (Bonnie and Clyde d’Arthur Penn en 1967, Easy Rider de Dennis Hopper en 1969) la violence intériorisée par les marginaux explose au grand jour. Loin de s’inspirer simplement de l’horreur baroque des Universal Monsters, la réalisatrice propose une réinterprétation de La Fiancée de Frankenstein (James Whale, 1935) en une sorte de road movie sanglant dont l’esthétique brillante et brûlante qui vient mettre en valeur le personnage de La Fiancée, sauvage et indomptée, qui se met à insulter les hommes corrompus qu’elle croise avec toute la rage dont elle est capable. Une colère légitime qui va de paire avec sa désobéissance constante à toute forme d’autorité et de soumission à ce qu’on attend d’elle. Face à un système qui pousse les femmes à la soumission, à l’utilisation de leurs corps pour d’autres qu’elles-mêmes, la monstresse réfute son appartenance à un homologue masculin. Elle est la métaphore de toutes les femmes, de sa créatrice jusqu’aux victimes de féminicides d’un mafieux douteux qui n’utilise la gent féminine que pour ce qu’elle peut bien lui apporter. En refusant ce statut de parèdre, de complément à quelque chose de masculin, La Fiancée s’émancipe et se venge au nom de toutes celles qui ont vécu, qui ont souffert, dans l’ombre. La boucle est ainsi bouclée, et sa rage n’en sera que plus destructrice. Mary Shelley est-elle une narratrice omnisciente qui nous balance son film en plein visage ou Ida est-elle devenue un réceptacle à toutes les mortes qui avaient un message à faire passer ? Dans tous les cas, il s’agit de l’histoire de celles qui ne veulent plus être le faire-valoir d’un homme mais qui veulent apprendre à vivre par et pour elle-même.

La sublime réussite technique du métrage adjointe à une narration originale va disséminer en son sein de nombreuses idées féministes : mise en scène de l’importance du consentement, des féminicides ainsi que des violences sexistes et sexuelles. De victime totale, La Fiancée devient une espèce de rebelle punk morte-vivante qui, tâtonne en premier lieu puis, pas à pas, reprend son pouvoir. Même son « faux » mari la manipule, lui invente une mémoire commune imaginaire, lui ment. Le Monstre de Frankenstein, ayant cherché une fiancée pour combler son seul désir, celui de ne plus être seul, la prive ainsi de son consentement le plus élémentaire (la possibilité de faire un choix concret avec toutes les informations en tête). Elle passe ainsi de Ida, une fille de joie qui se donne au bon plaisir d’hommes corrompus à la Monstresse de la Doctoresse Euphronious, aveugle et sans identité, créée uniquement dans le but de concrétiser le rêve le plus cher de son « époux ». Elle devient une coquille vide, un corps cadavérique qui se meut sans autre but que de vivre aux côtés de Frank. De quel droit cet homme demande à ramener cette jeune femme de la mort afin qu’elle ne réponde qu’à une seule fonction, celle d’être sa future épouse ? Bien que bienveillant à son égard, il n’en demeure pas moins l’un de ses bourreaux… mais, paradoxalement, c’est aussi lui qui lui a permit de revenir d’entre les mort·e·s, d’avoir la possibilité de continuer la grande aventure de la vie. Loin d’être l’amour passionnel que le Monstre espérait, il s’agit avant tout d’une relation toxique teintée de manipulation et de mensonges entre un homme en manque de compagnie et une femme désabusée en quête d’identité. Trahie par celui en qui elle avait le plus confiance, La Fiancée ne s’étonnera pourtant pas car elle sait, elle comprend, elle ressent, ce qu’elle représente : un sujet formé de toutes pièces pour quelqu’un d’autre, pas pour elle-même.

The Bride! dispose d’un rythme effréné, celui d’un couple qui va droit dans le mur mais qui y va avec plaisir ! Le film dépeint une histoire théâtrale et théâtralisée, dont la cohérence tient au fait que le duo « survit » au jour le jour sans autre but que de rester libre. Son ambiance musicale uchronique et ses passages de danses déjantées qui nous claquent les neurones, lui donnent un cachet chaotique jouissif. De la vie à la mort, The Bride! rappelle dans sa narration une vérité presque existentielle : la vie est rarement juste, elle ne va pas dans un sens cohérent, elle est fondamentalement chaotique et ce, pour le meilleur comme pour le pire. Et c’est de ce chaos que sortent de belles choses ! The Bride! en est un bon exemple.

Une fin intelligente vient renforcée le propos de The Bride!, à savoir que malgré un système injuste et oppressant, l’amour et la solidarité permettent à la lutte de continuer, encore et encore, de trouver et d’accepter son identité telle qu’elle est même si celle-ci ne correspond aucunement aux normes sociales en vigueur, et se réinventer, et de réinventer d’autres méthodes pour changer les choses. Chaque « échec » étant une opportunité de recommencer mieux les choses, d’apprendre de ses erreurs et de renaître une nouvelle fois. L’identité de La Fiancée passe inexorablement par la mort, la destruction, puis une renaissance et une réappropriation de son propre corps et une mise à jour de son esprit. Il n’y a qu’en faisant table rase du passé, symboliquement mis en scène par la perte de sa mémoire, que La Fiancée continuera à « vivre » pour ne plus subir l’annihilation écrasante de sa propre identité.

The Bride! est une fable rebelle qui retrace point par point les violences psychologiques et physiques faites aux femmes et aux marginaux. De l’inspectrice qui se retrouve entourée d’hommes plutôt incompétents qui ne l’écoutent guère, aux souvenirs des féminicides que La Fiancée énumérera lors de ses séances de possession, elle est à la fois l’autrice Mary Shelley, La Fiancée et les autres mortes. En somme, sa symbolique tient dans le rôle de survivante, envers et contre tout/tous, même face à la mort. Passant ainsi de victime à survivante de violences masculines à l’intérieur d’un système oppressif et particulièrement hypocrite, La Fiancée s’invente peu à peu une nouvelle identité, tout en prenant de plus en plus son indépendance !

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