Le film Scary Mother  ( საშიში დედა ), réalisé par Ana Urushadze, marque l’émergence d’une nouvelle génération du cinéma géorgien. Fille du réalisateur Zaza Urushadze, connu pour Mandarines, nommé à l’Oscars dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère, elle s’inscrit dans un héritage fort tout en développant une approche personnelle, plus intime et audacieuse. Le film a d’ailleurs été récompensé dans plusieurs festivals internationaux, confirmant son impact au-delà des frontières géorgiennes. L’origine du projet est profondément personnelle  :  «  Tout a probablement commencé quand, pendant un certain temps, ma mère écrivait… Puis j’ai commencé à y réfléchir sérieusement », explique la réalisatrice. Cette réflexion sur l’écriture, la psychologie et l’identité devient ainsi le point de départ du film.

2017, Scary Mother, Ana Urushadze

Le récit suit Manana, une femme de 50 ans vivant à Tbilissi, mariée et mère de trois enfants. Elle semble correspondre parfaitement au modèle traditionnel attendu par la société  :  une mère dévouée, une épouse présente, une femme discrète. Pourtant, cette normalité cache une profonde frustration. Son quotidien est marqué par la répétition des mêmes gestes, une absence de passion et une impression de vide. Le film insiste sur  cette routine étouffante, où le temps semble figé. Progressivement, Manana sombre dans un mal-être intérieur, révélant les conséquences psychologiques d’une vie entièrement dictée par les attentes sociales.


Le thème central du film est celui du sacrifice féminin, traité avec subtilité et réalisme. Manana représente ces femmes qui ont mis de côté leurs désirs personnels pour répondre aux besoins de leur famille. Ce sacrifice, longtemps perçu comme normal, apparaît ici comme une forme d’effacement de soi. Le film critique une société où les rêves individuels, surtout ceux des femmes, sont relégués au second plan. Lorsque Manana tente de s’émanciper, elle se heurte immédiatement au jugement. Son mari, en particulier, considère son écriture comme une menace pour l’image de la famille et refuse qu’elle publie son texte. Cette réaction montre à quel point la liberté féminine peut être perçue comme dérangeante dans un cadre social conservateur.

2017, Scary Mother, Ana Urushadze

L’écriture devient alors « un espace de fuite », mais aussi un danger. En secret, Manana rédige un roman intime et provocateur, dans lequel elle exprime ses désirs et ses frustrations les plus profondes. Cet acte créatif lui permet enfin d’exister en tant qu’individu, en dehors de son rôle familial. Lorsqu’elle écrit, elle semble plus vivante, presque libérée. Cependant, cette liberté a un prix :  plus elle s’immerge dans son monde intérieur, plus elle se détache de la réalité. Elle s’isole, s’éloigne de sa famille et glisse progressivement vers un déséquilibre psychologique. Le libraire, seul personnage à la soutenir, l’encourage à confronter son texte au regard des autres, ce qui déclenche un conflit majeur. Le film montre ainsi que la création artistique est profondément ambivalente :  elle peut libérer, mais aussi fragiliser et détruire les liens sociaux.

2017, Scary Mother, Ana Urushadze

Enfin, la force du film repose sur son interprétation et sa mise en scène. Nato Murvanidze, qui incarne Manana, apporte une grande intensité au personnage, qu’elle décrit comme une femme brisée par des années de frustration. Elle explique avoir ressenti une profonde empathie pour ce rôle, ce qui renforce la dimension humaine du film. De son côté, Dimitri Tatishvili souligne l’originalité du scénario, qui s’éloigne du cinéma géorgien traditionnel. La mise en scène d’Ana Urushadze, avec ses espaces clos, sa lumière froide et son rythme lent, crée une atmosphère oppressante, presque irréelle. Scary Mother se situe ainsi à la frontière du drame et du thriller psychologique, offrant une réflexion profonde sur l’identité, la liberté et le prix à payer pour suivre ses propres rêves.


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