Le 33e festival international du film fantastique de Gérardmer s’est tenu du 27 janvier au 1er février. Créé en 1994 sous sa forme actuelle, le festival est une référence internationale dans la promotion du cinéma fantastique. Il reprend ainsi le flambeau de son illustre ainé le Festival d’Avoriaz qui entre 1973 et 1993 a été un rendez-vous incontournable de la profession et des amateu·rice·s de cinéma fantastique récompensant ainsi des films devenus cultes, comme Phantom of the Paradise (Brian de Palma), Mad Max 2 : Le défi (George Miller) mais aussi Terminator (James Cameron) ou encore Braindead(Peter Jackson) dernier film remportant le Grand Prix lors de l’ultime édition du festival en 1993. Il sera ainsi remplacé par le festival Fantastica en 1995, puis Fantastic’Arts l’année suivante avant de prendre définitivement le nom de Festival international du film fantastique de Gérardmer en 2004, faisant la promotion d’autres formes artistiques en plus du cinéma.

Cette édition 2026 qui a récompensé le thriller psychologique autrichien Mothers’s Baby (Johanna Moder) par le Grand Prix, fut une édition très bien ficelée avec en ouverture Send Help de Sam Raimi (hélas uniquement projeté le mardi), des hommages et focus avec des invités d’honneur (Neil Marshall, Joko Anwar, Olga Kurylenko), le jury, une rétrospective « Bas les Masques » pour les nostalgiques (Halloween, Watchmen, Phantom of the Paradise, Chihiro, Donnie Darko, Le Masque du Démon, Ouvre les Yeux, L’Homme Invisible).

Au-delà des séances dans les différentes salles de la ville, de nombreuses animations agrémentent le festival (tables rondes, expositions (art, BD, masques, peintures de Les Artistes Fous Associés), concours de nouvelles fantastiques et un espace au centre-ville pour les exposants en tout genre (littérature, médias, goodies et créateurs varié(e)s comme Les Mignonstres, stand Bloody Weekend). On notera la jolie palette d’activités pour inclure le public plus jeune : projet audiovisuel, dessin, murder party, soirée jeux de société, quizzes, ateliers de création musicale, défilé et zombie walk, jeux de piste et j’en passe ! Il y avait également une méditation guidée de Bernard Weber vers des mondes fantastiques, entre la confiserie des Hautes Vosges et le Beer’s Place, c’est jouable !

Silencio ! On tourne !

Venu de Madrid, désignée comme minisérie, Silencio est une petite bombe condensée qui vaut le détour. C’est un véritable rafraîchissement centré sur le mythe du vampire mais qui utilise très bien le gore et l’humour (un peu comme What We Do In The Shadows) pour évoquer des problématiques identitaires et sociales la plupart du temps survolées ou tues, notamment l’homosexualité au féminin et le SIDA.

En effet, le vampire ne connaît pas la crise, les poncifs de prédation hétérosexuelle mâtinés de dark romance restent très populaires. Ainsi depuis Dracula, l’homme séduit et contamine. Les films de vampire continuent de reproduire et d’explorer cette idée. Dans le crépusculaire Near Dark (1987), c’est cette fois une femme qui contamine un jeune ingénu en Oklahoma. Plus récemment, Robert Eggers livre une resucée de Nosferatu avec de très beaux plans mais assez inégal (on reste sur de la prédation sexuelle avec un point de vue féminin faussement dominant).

C’est ainsi que Eduardo Casanova, déjà auteur de La Pietà, récompensée par le Grand Prix lors de la 30é édition du Festival de Gérardmer en 2023, apporte du sang neuf avec son Silencio, autant sur le fond que sur la forme, et offre un petit spectacle (en durée) divertissant et original. C’est un espace où les actrices nous régalent de leur expressivité (Almodovar l’avait compris, laissez jouer les actrices et capturez de l’objectif leur répliques pleines de vie !)

« XIVe siècle. Nous suivons un groupe de quatre sœurs vampires durant la Peste Noire, l’heure est grave car le sang humain se fait rare… » Le film s’ouvre et semble être conçu comme une pièce de théâtre, la durée de 56 minutes occasionne un rythme très soutenu et plaisant, entre dialogues et réflexions très comiques, scènes gores, scènes plus intimes et émouvantes et même un passage en chanson totalement hilarant qui s’apparente à un hommage aux comédies musicales.

Image des sœurs vampires dans Silencio (2025) d’Eduardo Casanova : Quatre personnages féminins aux traits exagérés et pâles, vêtus de blanc, dans une pose mystérieuse et synchronisée.
Silence, 2025 (Silencio, Espagne) – Eduardo Casanova (56 minutes, hors compétition)

Le scénario excelle dans la représentation de ces vampiresses, très bavardes et loin de l’image austère d’assoiffés primaires qui inonde le film de vampire. Casanova explore l’humanité mais aussi la moralité de ces créatures exubérantes (aux maquillages remarquables).

Le film (découpé en chapitres) fait ensuite un bond dans le temps pour se concentrer sur l’unique descendante de cette sororité hématophage pour la confronter à une autre pandémie qui sévit en Espagne, celle du SIDA dans les années 80. Casanova utilise les codes liés au vampirisme (la contamination, le sang, l’addiction) tout en leur apportant un angle pertinent. Il présente ainsi un personnage de vampire lesbienne qui s’entiche d’une toxicomane. Leur relation est filmée de manière très crue mais n’est pas dénuée de tendresse ni de subtilité (l’idée de cunnilingus venant d’une vampire en période de règles est géniale, prends-en de la graine Robert !).

Sans trop en révéler, cette histoire aux allures de tragi-comédie explore le silence familial, son héritage et les choix personnels qui permettront de sortir du transgénérationnel. En effet, le film choisit étonnamment de ne pas prendre une direction fataliste. Le réalisateur a dit vouloir filmer les femmes entre elles car les lesbiennes demeurent fortement stigmatisées (tout comme les personnes ayant le SIDA). Qui de mieux placée qu’une vampire diabolisée par « le système le plus puissant » (l’Église) pour comprendre et soutenir une femme homosexuelle malade diabolisée par l’hétéropatriarcat (heteropatriarchy dans l’interview du réalisateur).

Silencio est une audace artistique à soutenir, avec de très beaux plans, de la part d’un réalisateur (né en 1991) très direct dans sa vision et qui nous présente principalement un point de vue de personnages féminins avec créativité, sensibilité et humour.

« “You can’t break the silence because the system, and the heteropatriarchy, doesn’t allow it. That’s why I always say the Devil is our ally. Because whatever the Church represents has always rejected us.” (Source : Variety)

Scène intense de Dracula (1992) de Francis Ford Coppola : Mina (Winona Ryder) et Lucy (Sadie Frost) partagent un moment émotionnel dans un jardin nocturne enveloppé de brume.
Mina et Lucy s’embrassent, Dracula (1992)

Pour aller plus loin : le lesbianisme dans les films de vampires n’est pas nouveau, c’est un motif récurrent mais qui demeure relativement marginalisé. Voici l’occasion de découvrir des œuvres fondatrices où la relation lesbienne embrasse la figure du vampire :

  • Carmilla (1932) – Adapté de la novella gothique de 1872, le réalisateur supprima les scènes de sexualité lesbienne.
  • The Hunger (1983) – Horreur érotique (le 1er film de Tony Scott!), Catherine Deneuve, David Bowie et Susan Sarandon dans un triangle amoureux docteur / couple de vampires.
  • The Carmilla Movie (2017) – Adaptation moderne de Carmilla
  • Vampire : The Masquerade (jeu vidéo et série)

Nous remercions donc chaleureusement :

La présidente Anne Villemin, Anthony Humbertclaude (coordinateur Général du festival), Sophie Gaulier (relations presse Grand Est), Aude Hesbert (directrice Générale), Alexis Delage-Toriel, Pierre Galluffo, Aliénor Hecht, Nino Vell (relations presse nationale) et toute l’équipe du festival.

Résultat du 33e Festival du film fantastique de Gérardmer 2026 :

  • Mother’s Baby de Johanna Moder – Grand Prix
  • The Weed Eaters de Callum Devlin – Prix du Jury
  • Cadet de Adilkhan Yerzhanov – Prix du Jury et Prix de la Critique
  • Redux Redux de Kevin et Matthew McManus – Prix du Public
  • Don’t Leave the Kids Alone d’Emilio Portes – Prix du Jury Jeunes
  • Exsanguina de Jonas Brisé – Grand Prix Courts Métrages

Photos @Guillaume Loreau

Image mise en avant @Festival international du film fantastique de Gérardmer et @Les Artistes Fous Associés


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