Sorti en 2017, Revenge, premier long métrage de Coralie Fargeat, s’inscrit à la croisée du film d’action, du thriller et du cinéma horrifique. En revendiquant, dès son titre, l’héritage des films de vengeance, de Rambo à Kill Bill, la réalisatrice française livre une œuvre qui dépasse largement le simple hommage formel. En s’appropriant les codes du rape and revenge, sous-genre controversé et historiquement dominé par un regard masculin, elle en propose une relecture radicale, portée par une volonté claire de transformer la représentation de la femme à l’écran.
Le film suit Jennifer, incarnée par Matilda Lutz, une jeune femme venue rejoindre son amant dans une luxueuse villa isolée en plein désert, le temps d’un week-end. L’arrivée imprévue de deux associés fait basculer cette parenthèse en huis clos tendu. Après une agression sexuelle et une tentative de meurtre destinée à la réduire au silence, Jennifer est abandonnée, grièvement blessée, dans un paysage hostile où tout semble la condamner. Contre toute attente, elle survit. Marquée physiquement et psychologiquement, elle entame alors une traque méthodique de ses agresseurs. Ce renversement transforme le récit en une chasse brutale, où celle qui était traquée reprend le contrôle et impose peu à peu ses propres règles.

Le rape and revenge, apparu dans les années 1970 avec des films comme I Spit on Your Grave ou The Last House on the Left, repose traditionnellement sur une structure simple : une agression sexuelle suivie d’une vengeance. Longtemps, ces films ont été vivement critiqués, notamment pour leur tendance au voyeurisme et pour la manière parfois complaisante dont ils représentent la violence. Pourtant, cette lecture n’est pas la seule possible. Comme l’explique Carol J. Clover dans Men, Women and Chainsaws, le genre peut aussi être vu comme un espace paradoxal, où naissent des formes d’empathie et de renversement des rapports de pouvoir. C’est notamment à travers la figure de la Final Girl que cette ambivalence apparaît. Cette survivante, loin d’être une simple victime, devient celle qui affronte et parfois élimine elle-même ses agresseurs, reprenant ainsi le contrôle du récit.
C’est précisément dans cet espace ambigu que s’inscrit Revenge. Coralie Fargeat ne cherche pas à reproduire les codes du genre, mais à les détourner. Elle refuse de faire du viol le cœur du spectacle. Au contraire, elle le traite comme un élément symbolique, révélateur d’une violence plus large, systémique, qui dépasse l’acte lui-même. La cinéaste s’attache davantage aux violences psychologiques et verbales qui précèdent l’agression, notamment à travers la culpabilisation de Jennifer, accusée d’avoir « provoqué » la situation. Ce choix marque une rupture nette avec une tradition cinématographique où la souffrance féminine est souvent mise en scène de manière insistante.
Malgré le fait que Revenge ait été écrit et réalisé avant l’éclatement de l’affaire Harvey Weinstein, le film résonne fortement avec l’essor du mouvement #MeToo. En mettant en lumière la culpabilisation de la victime, la banalisation des violences et les mécanismes de domination à l’œuvre, Coralie Fargeat anticipe des problématiques qui seront au cœur des prises de parole de 2017. Le parcours de Jennifer, qui passe du silence imposé à une reprise de pouvoir radicale, fait écho à cette libération de la parole, donnant au film une portée qui dépasse largement le cadre de la fiction.
Le film opère ainsi un véritable basculement. Le récit quitte la simple survie d’une victime pour se concentrer sur une transformation en profondeur. Jennifer abandonne sa position de vulnérabilité. Peu à peu, elle évolue, gagne en puissance, jusqu’à atteindre une forme presque surnaturelle, que symbolise notamment la figure du phénix. Cette évolution la rapproche d’une version plus radicale de la Final Girl. De survivante, elle devient une force active, capable de détruire et de rétablir un certain équilibre.
Cette évolution passe aussi par une réflexion sur le regard. Dans ses premières scènes, Revenge adopte volontairement un male gaze appuyé. Jennifer est filmée comme un objet de désir, à travers des plans qui fragmentent son corps et soulignent sa sexualisation. Mais cette mise en scène n’est pas gratuite. Elle sert de point de départ à une déconstruction progressive. À mesure que la narration avance,
le regard change de camp. La caméra cesse d’objectifier pour accompagner la reconquête du corps par Jennifer elle-même.
La mise en scène s’appuie également sur une utilisation marquée de la couleur. Le bleu, omniprésent, domine l’espace et évoque un univers froid, structuré par la violence masculine. Le rose, associé à la féminité de Jennifer, apparaît de manière plus ponctuelle, comme relégué au second plan. Le jaune, enfin, surgit dans les moments de tension et de transformation, notamment lors des séquences quasi hallucinatoires qui accompagnent la renaissance du personnage. Cette colorimétrie participe à la construction d’un langage visuel qui traduit la domination, puis son renversement.

Par ailleurs, le film s’appuie sur un travail de montage et sur des images très chargées symboliquement pour renforcer cette interprétation. Les ruptures dans le montage, ainsi que certaines associations visuelles, comme celles qui rapprochent le corps de Jennifer d’images de consommation ou de vitesse, créent une véritable sensation de désorientation. Celle-ci reflète à la fois la violence qu’elle a subie et une forme de regard masculin fragmenté. Ces choix esthétiques inscrivent Revenge dans une certaine continuité avec la « Nouvelle Extrémité française », aux côtés de films comme Haute Tension ou Martyrs, connus pour leur radicalité formelle et leur manière frontale de représenter la violence.
Cependant, là où certaines de ces œuvres ont pu être accusées de complaisance, Revenge se démarque par une véritable volonté de renverser les rapports de force. Le film ne se contente pas de montrer la violence, il cherche à en comprendre les mécanismes. Il met en évidence un système dans lequel la femme est d’abord réduite à un objet, avant de montrer comment cette position peut être renversée. Le regard final de Jennifer, directement adressé à la caméra, en est une forme d’aboutissement. La vengeance dépasse alors le simple cadre du récit pour devenir un geste plus large, qui interroge un système de domination.
Ainsi, Revenge s’inscrit dans une évolution du genre rape and revenge, mais avec une approche différente, plus personnelle. La réalisatrice Coralie Fargeat y apporte un regard féminin qui reprend un genre longtemps critiqué et le transforme de l’intérieur. Ici, la violence n’est plus seulement un élément de l’histoire, elle sert à faire réfléchir, à questionner ce qu’on voit. Le film devient alors une expérience à la fois intense et porteuse de sens, où la vengeance prend une dimension de libération et de reprise de contrôle. Au-delà du simple film de genre, Revenge pousse à se demander comment le cinéma regarde les femmes, et montre qu’il est possible de changer ce regard.



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