– PARTIE 2 –

Nous recommandons très fortement la lecture préalable de la Partie 1, où il était question, pour la parution du troisième recueil de nouvelles L’Etrange Orchidée, et quatre histoires, d’Herbert G. Wells (fin février 2026) chez NINJA Edition, d’évoquer l’orchidée-vampire d’Herbert G. Wells, des travaux de Charles Darwin sur les relations co-évolutives interspécifiques, des nombreuses autres découvertes qu’il fit dans le cadre de sa découverte principale, mais aussi d’orchidophilie, de tulipomanie, de prédation capitalistique à l’époque moderne !

Pour parler d’anthropophagie végétale, il faudra parler de phagie végétale. Et pour ce, de phagie dans le monde du vivant. Nous baliserons (le terrain !).

Quiproquos & distinguos

La viande, pour les espèces animales prédatrices carnivore, est une source de protéines certaine, mais ce n’est pas sans un certain prix à payer, pour elles. Les grands félins d’Afrique imprudents sont durement punis par les troupeaux d’herbivores, qui, réunis (parfois), savent très bien se défendre, ou par une mère seule défendant ses petits. C’est pourquoi leurs techniques de chasse se sont adaptées au fil de l’évolution (chasse « en meute », attaque des proies faibles du troupeau, charognage,…). Quand une chasse réussit, c’est Byzance !, mais la dépense énergétique qu’induit une victoire doit se mesurer avec celles de toutes les autres chasses échouées et surtout avec les semaines et les mois de disette passés à n’avoir rien à se mettre sous les canines, à s’économiser (hivernage ou hibernage, par ex. chez les ursidés, brumation chez certains reptiles) et / ou à gérer ses instincts avec leurs congénères (cette gestion sociale reste bien sûr plus importante pour les dites espèces… sociales : hyènes, loups,… que pour les plus solitaires : glouton,…), eux aussi parfois affamés et eux aussi prédateurs. Par exemple, des lions alpha peuvent tuer de jeunes lionceaux, hors de leur parenté, s’ils ne sont pas protégés par un groupe de femelles. Ce type d’infanticide intraspécifique ne conduit ici pas à boulotter ensuite l’enfant ! C’est un exemple de pratiques d’espèces sociales d’animaux prédateurs carnivores, en lien avec la gestion de l’agressivité et / ou avec le contrôle d’un territoire, qui peuvent conduire au décès d’un individu d’une espèce par l’action de son congénère rival.

Chez les morses (de l’Atlantique), mammifères marins très sociaux, au régime alimentaire diversifié, les jeunes mâles errent solitairement pendant de longues années, rejetés des communautés par un alpha jaloux de conserver leur habitat (baie) et leur harem exclusif de femelles. La compétition masculine pour la reproduction n’est pas ici assimilable avec un cannibalisme « social » animal, mais avec une pratique évolutive, parmi d’autres (par exemple, à l’inverse, la pratique du jeu), ayant permis à l’espèce de s’adapter jusqu’à aujourd’hui. Par contre, on observe chez les animaux carnivores, mais aussi omnivores, et dans plusieurs branches différentes du règne animal, et majoritairement dans des environnements défavorables, des pratiques de cannibalisme, liées à la faim (consommation de tout ou partie de la portée chez l’ours blanc), liées à la mise-bas (chez la chienne, et même la truie !, consommation possible, après absorption du placenta, de petits mort-nés ne répondant pas aux stimuli, ou malformés, chez la chatte) ou, à l’inverse, matriphagie. Ainsi, stegodyphus mimosarum et stegodyphus dumicola sont deux espèces d’araignées sociales dont la progéniture peut manger les individus âgés décédés (gérontophagie) et / ou une partie de leur parent, parfois toujours vivant (!), toujours de façon complémentaire et en cas de famine au régime alimentaire courant, ce qui nuancerait un cannibalisme « ordinaire » de ces araignées.

Nid de Stegodyphus dumicola

On en a enfin (des cas de cannibalisme animal) liées au surpeuplement (nématodes) et liées aux comportements sexuels (mante religieuse).

Côté végétal, on ne pourra pas assimiler le parasitisme de plantes sur d’autres plantes comme du cannibalisme. Dans un large continuum co-évolutif (les deux extrêmes opposés en étant la symbiose et le parasitisme, en passant par l’inquilisme et le commensalisme), les parasites végétaux survivent généralement en prenant pour hôtes d’autres espèces végétales (le cannibalisme par définition consiste à consommer des individus de sa propre espèce). Le gui, cet hémi-parasite (en effet, tout en suçant la sève brute de l’hôte, il effectue aussi sa propre photosynthèse. Aussi, il ne dégrade directement pas le bois de son hôte), épiphyte (plante poussant sur d’autres plantes), peut, très rarement, se parasiter lui-même, si une graine tombe malencontreusement sur une branche de son parent-hôte. Cela reste un cas accidentel.

Les boules de gui n’entraîneront la destruction de l’hôte (souvent des feuillus, comme les peupliers) que si celui-ci accumule des vulnérabilités supplémentaires.

Comme évoqué dans la Partie 1, Charles Darwin avait publié une série de compte-rendus scientifiques, pour tenter de prouver sa théorie de l’évolution, sur la base de ses nombreux travaux en botanique. Il avait en 1869, on l’a déjà vu dans la partie 1, étudié les processus de fertilisation des orchidées, en lien avec l’intervention nécessaire, pour le cas de l’Etoile de Madagascar, d’une variante malgache du papillon sphinx, en faisant l’analogie avec la même fertilisation d’orchidées anglaises par des sphynx anglais, déjà attestée. Dans Plantes Insectivores (1875), il rappelle ses observations initiales de 1860 sur la Droséra à feuilles rondes1 (Drosera rotundifolia). Comme quoi les insectes piégés et liquéfiés par elles sont un complément alimentaire pour cette plante à faible système racinaire et vivant en milieu nutritif pauvre (marais acide). Il procède dans sa serre à des expérimentations sur la sensibilité des pièges de la Dionée attrape-mouches (Dionaea muscipula) et constate qu’elle s’est bien adaptée en ne refermant ses mâchoires qu’en présence d’insectes – appétissants – (et pas en cas de fortes pluies, par exemple). Il établit encore que l’utriculaire2 et la grassette, pourtant d’une même famille végétale (les Lentibulariacées), possèdent deux systèmes d’alimentation différents l’une de l’autre, preuves pour lui qu’elles ont développées des caractères originaux distincts, en perdant graduellement l’autre caractère.

La toxique action de l’Arbre de Madagascar

C’est sur la base des découvertes scientifiques de Darwin et d’autres botanistes (comme Alfred Russel Wallace) donc que l’intérêt pour les plantes carnivores avait vu le jour, à la fin du 19ème siècle. Bouleversant les imaginations, dans un siècle de croissante rapidité (les locomotives propulsent en 1850 leurs voyageurs à environ 50 kms en moyenne !) et de progrès techniques décisifs (premier câble télégraphique sous-marin entre la France et l’Angleterre posé en 1851), il n’en fallait plus qu’un peu pour que le flux exponentiel d’informations nouvelles et ses profondes remises en cause des savoirs n’entraînent avec elles son lot de mythes variés, plus ou moins honnêtes…

Le journaliste Edmund Spencer publia dans l’édition du 26 Avril 1874 du New York World le rapport d’une lettre, présente dit-il dans un magazine de Karlsruhe, décrivant l’expérience d’un explorateur allemand, un certain Karl Leche3, témoin d’un sacrifice humain accompli au sein de la tribu Mkodo, à Madagascar. Cette lettre est accompagnée de notes d’ »un certain Friedlowsky« , avec qui Leche prévoyait l’écriture d’un roman :

« La publication prématurée [avant le roman] de l’histoire de la découverte semi-dévoilée de son ami Leche n’est faite que pour un motif similaire à ce qui a influencé Darwin à sortir son livre sur l’origine des espèces… »

Dans l’intro de la lettre, on trouve l’alibi « des recherches de Wallace dans l’archipel malais, celles de Darwin lui-même, ainsi que de celles d’autres botanistes américains […] sur les drosera et les sarracenia… », qui renforce la vraisemblance scientifique de Leche pour développer le récit accrocheur de sa découverte de Crinoida Dajeeana – du nom du chercheur indien ayant invité Leche à se rendre à Madagascar.

Intro de l’article d’Edmund Spencer, dans le New York World, Avril 1874.

Ce même Leche qui lui aurait dit (à Friedlowsky, ce que Friedlowsky explique dans ses notes, publiées dans un magazine de Karslruhe, ce que nous rapporte Edmund Spencer, si vous suivez toujours !), qu’après des péripéties et des manoeuvres de diplomatie locale, Leche, et un nouveau compagnon de route Heindrick, ont pu se rendre au pays des Mkodos :

« Ils sont d’une race très primitive, allant entièrement nus, n’ayant que de pâles vestiges de relations tribales et aucune religion allant plus loin que que l’ignoble révérence qu’ils donnent à l’arbre sacré. »

Leur arbre est décrit comme une sorte d’annanassier, au tronc épais,

« sans fleur mais avec un réceptacle creux, d’où exude un liquide clair, sucré et aux violentes propriétés toxiques et soporifiques. (…) Au-dessus (d’une série de longues branches poilues et vertes) se tiennent six appendices blancs, presque transparents, vibrant et sifflant dans un mouvement incessant merveilleux (…) mais pourtant sans cesse tournés vers le ciel (…) suggérant des serpents dansant sur leurs queues. »

Les indigènes forcent une jeune femme, membre de leur tribu, à la pointe de leur lance, à grimper au sommet du tronc de l’arbre anthropophage, à en boire la liqueur sucrée et à se faire dévorer, pour en récupérer ensuite le suc sanglant, afin d’accomplir quelque rituel sacrificiel morbide !

« L’ignoble arbre cannibale, qui était resté inerte et mort, prit soudain vie. Les minces et délicates tentacules, avec la furie de serpents affamés, frémirent un moment au-dessus de sa tête, puis avec l’instinct d’une démoniaque intelligence, la ceinturèrent en spiralant autour de son cou et de ses bras. Et tandis que ses cris atroces, et encore plus atroce, une sorte de rire qu’elle eut, s’élevaient sauvagement pour être instantanément étranglés dans un gargouillis, les branches une après l’autre, comme de grands serpents verts, avec une énergie et une rapidité brutale, se rétractèrent, et enveloppèrent la fille feuilles après feuilles, l’enserrant avec la soudaineté cruelle et la ténacité sauvage d’anacondas entourant leurs proies. »

Ce fait-divers survenu dans les « colonies » – qui ont ça de bien qu’elles sont lointaines ! – frappa fort les esprits et fut repris dans plusieurs autres journaux, comme le South Australian Register, où il fit grand bruit (en Australie) :

Intro de l’article du South Australian Register, 27 Octobre 1874.

L’histoire continue même jusqu’au 20ème siècle. L’American Weekly était un supplément, publié chaque dimanche entre 1896 et 1966 (comme le fait aujourd’hui M, le magazine du Monde), dans un grand nombre de journaux états-uniens locaux et nationaux. Il surfa sur l’histoire de cet arbre anthropophage à plusieurs reprises :

Nouvelle illustration de Crinoida, à l’époque d’Osborn, parue dans American Weekly le 26 Septembre 1920, représentant cette fois-ci une femme blonde !…

Le même supplément, le 4 Janvier 1925, rapporte l’expédition (aux ressorts scénaristiques très similaires) du planteur Bryant, désireux d’exploiter une parcelle « taboo », sur l’île de Mindanao aux Philippines. Il y fait la rencontre d’un arbre malin, particulièrement agressif ! Le récit se rencontre notamment sur la description des restes d’os animaux et humains (crânes) qui gisent au pied du végétal maudit.

Supplément American Weekly du 4 Janvier 1925.
Page du supplément du dimanche American Weekly, dans le Washington Herald du 13 Septembre 1932. On y mêle l’histoire sensationnaliste de Crinoida à celle, authentique mais graphiquement retouchée et sortie de son contexte scientifique, de Sarracenie (engloutissant un rat).

Puis, un politicien américain (ancien gouverneur du Michigan), reconverti en journaliste-grand reporter, Chase Salmon Osborn, publia, en 1924, Madagascar, Terre de l’Arbre Anthropophage.

Chase Osborn, en 1910.

Ce livre-reportage s’interroge sur le bien-fondé, réel ou supposé, de l’histoire de Leche (rapporté par Spencer) et, dans son premier chapitre, il insiste :

« Pourquoi un tel arbre n’existerait pas ? Il y a bien des plantes insectivores. Les mêmes mécanismes végétaux permettraient d’engloutir un être humain.« 

Né en 1860, Osborne avait donc 14 ans à la publication de l’article de Spencer. Il a vraisemblablement pu être frappé dans son adolescence par cette histoire et lorsque, une fois adulte, lui vint l’occasion de visiter Madagascar, qu’il considère « comme une des deux dernières régions les plus méconnues au monde, avec la Nouvelle-Guinée« , « théâtre de certains des contes des Mille et une Nuits4« , cet arbre-anthropophage pouvait peut-être encore constituer, environ 50 ans plus tard, un lieu commun pour les adultes de sa génération. Ou bien une simple obsession qui était propre à Osborn seul, et qu’il aurait conservée comme une histoire précieuse, à l’abri des oreilles indiscrètes, en son for intérieur, et / ou jusqu’à ce que l’aiguillon du besoin financier se fasse sentir trop fort ?

Le premier chapitre du livre d’Osborn apparaît comme une resucée de l’article de Spencer, et permet de justifier le titre, peut-être à des fins commerciales. Les 43 chapitres suivants par contre évoque tour à tour la géographie, la faune, la flore, la géologie, la culture et l’histoire des habitants, mais aussi des infos sur les mœurs locales, des potins sur les expatriés étrangers et américains vivant dans cette colonie française. Osborn affirme dans sa préface que là où les Français se sont « férocement emparés » de l’île « en 1896« , les Américains eux auraient agi aux Philippines (quelques années plus tard, et peu avant la publication de son livre) « pour garantir l’indépendance des Philippins« . Là où « Aucun Malgache n’a servi la France, dit-on, volontairement, pendant la Première Guerre Mondiale. Beaucoup de Philippins servent dans l’Armée et la Marine américaines avec passion, loyauté et courage« . La nouvelle wellsienne (L’Île de l’Aepyornis, 1894) traduite et republiée dans le recueil L’Etrange Orchidée, et quatre histoires (NINJA Edition, 2026), a pour cadre général Madagascar. Un résumé des événements de la conquête coloniale française de l’île y est présent et on pourra donner raison à Osborn sur le caractère tout à fait brutal de cette conquête. Par contre, les circonstances de l’annexion américaine des Philippines, que nous évoquerons dans notre article Les Films de Guerre – Partie 2, étaient loin d’être aussi honnêtes qu’il ne les exprime !

Ayant sillonné l’île plusieurs semaines, Osborne ne trouva aucune trace de l’arbre, mais affirme que tous les indigènes rencontrés lui auraient confirmé son existence…

Pour finir, le crypto-zoologiste Willy Ley, en 1955, dans Salamandres et autres Merveilles, confirme à ceux qui pouvaient encore en douter encore qu’ »il n’y a pas d’arbre, de sacrifice et de tribu [Mkodo] ». Mais le cryptozoologiste, auteur et explorateur tchèque Ivan Mackerle, pas encore complètement convaincu, réalisa encore une expédition en 1998, pour le magazine paranormal Fantastika Facta.

Variation sud-américaine

La deuxième plante anthropophage de notre liste, le Ya-te-veo, possède de nombreuses « épines » empoisonnées qui ressemblent

« à une masse énorme de serpents géants, qui discutent furieusement, élançant des pointes occasionnellement de part et d’autre, comme si elles voulaient frapper un ennemi imaginaire [et] qui aurait saisies et percées n’importe quelle créature présente à portée. »

Cette masse de branches mobiles émettent un :

« son sifflant, comparable à l’expression espagnole Ya te veo, dont la traduction littérale est : Je te vois »

L’arbre est décrit par James W. Buel (1849-1920) dans Mer et Terre – Histoire Illustrée des Choses Curieuses et Merveilleuses de la Nature existant avant et depuis le Déluge (1889). « Des voyageurs » lui ont rapporté que cet arbre :

« ne se contente pas seulement de la myriade de larges insectes qu’il peut attraper et consommer mais [sa] voracité peut aussi s’étendre au point de faire de l’être humain sa proie. »

Tout comme le compte-rendu de voyage d’Osborn, que nous avons vu, la somme d’articles de James W. Buel mêle des descriptions relativement scientifiques et proches de l’actualité botanique (comme celle, faite juste avant le Yateveo, de la dionée attrape-mouches, déjà connu des contemporains5) à des récits curieux, divertissants, plaisants et rendus d’autant plus véridiques par l’auteur qu’il rapporte les dires de notables locaux dignes de confiance, comme le « Dr Antonio Jose Marquez, gentleman distingué de la cité de Baranguilla, aux Etats-Unis de Colombie,… » qui lui explique la signification du nom de la plante.

Ainsi, le mensonge est beaucoup mieux digéré quand on y mêle des ingrédients de vérité, comme des faits, des noms propres, des dates, des discours rapportés par d’autres, qui ont toutes les facettes du critère de vraisemblance. Le besoin insatiable chez les êtres humains à se raconter des histoires sert aussi ici de support à la fonction phatique du langage, c.-à-d. au blabla qui servira à nourrir la prochaine conversation du lecteur anglophone fin 19ème – début 20ème siècle (- « Oh, tu sais ce que j’ai lu de ouf dans le journal, hier ?« )

Troisième horreur (feuillue et vampirique)

Un troisième vendeur de papier anglosaxon, William Thomas Stead, publia en Septembre 1889 dans Review of Reviews le récit fait par un naturaliste, Mr Dunstan (« récemment rentré d’Amérique Centrale, où il passa presque deux ans à étudier la faune et la flore du pays ») de son abominable rencontre avec un « devil’s snare« , un piège du diable, trouvé dans des marais, alors qu’entendant des jappements plaintifs, il découvre un chien inoffensif se faire dévorer. Chien qu’il essaye de sauver, comme il peut, sans y parvenir :

« En coupant la vigne, les brindilles s’enroulèrent comme des doigts vivants et sinueux autour de la main de Mr Dunstan, et une force importante fut nécessaire pour libérer son membre de la ferme poigne, qui laissa sa chair rouge et marquée. »

Les natifs qui accompagnent Dunstan lui disent que la plante est associée à de nombreuses histoires « de pouvoirs liés à la mort ».

On y retrouve les mêmes éléments morbides, le même choc, la même contrée exotique lointaine et difficile d’accès, les mêmes sauvages indéterminés, le même occidental sûr de lui, collectionnant les faits bruts au sein de cette nature brutale, constatant l’abomination par ses détails, et nous en faisant profiter et / ou pâlir d’effroi, selon les sensibilités.

Pour conclure

Ce sensationnalisme et cette véracité pseudo-scientifique est de même nature que les deux exemples précédents. Les trois plantes phénoménales sont décrites pendant la même décennie, au travers des mêmes canaux. Les deux dernières étaient peut-être des ersatz de la première, tentant de bénéficier de sa notoriété initiale (et internationale), en en reproduisant tous les artifices. Les trois histoires sont à l’origine publiées dans trois journaux anglosaxons importants de l’époque. On constate que les journalistes peuvent se citer entre eux et que cette tentation est forte s’il s’agit de fortifier une news, qui serait alors d’autant plus vendeuse si elle était plus crédible, plus « sourcée », plus « reprise ». Dans un contexte où il faut vendre-vendre-vendre du papier, par tous les moyens, la vérité est à mesurer avec les bénéfices que nous sommes en bon droit d’en attendre

Car il s’agit là de trois exemples de fake news, avant l’heure, exploitant sans vergogne, toute honte bue, les méthodes de désinformation les plus éculées, de la façon la plus grossière, se protégeant derrière des cautions faciles, sans prendre le temps de faire un travail d’investigation sérieux. Ce type d’infox, de canular, n’a pas attendu l’ère numérique d’aujourd’hui pour pulluler.

Bien au contraire, la qualité est rare en même temps que, dans ce spectacle des illusions, il devient logiquement plus difficile de constater l’évidence de cette qualité, quand et si elle survient. Si bien que tous la recherchent, ce qui fait mieux vendre ! Les médias dominants du moment n’étaient pas les réseaux sociaux ou la TV mais les journaux papier. Mais ces technologies informationnelles ont en commun qu’elles sont pilotées par des mobiles et des affects humains, trop humains, qui eux n’ont pas changés d’un iota.

La réalité dépassant toujours la fiction, les ingrédients de vérité disséminés dans ces vrais-faux mensonges (d’ordre fictionnels ou à buts commerciaux) relèvent eux de faits scientifiques, plus précieux, instructifs et propres à empuissanter l’imagination, dès lors qu’on cherche à en savourer la (vraie) substantifique moelle. C’est là où réside tout à la fois le merveilleux et l’horreur ! Et les monstres sont bien plus présents à la lumière du jour que dans l’obscurité nocturne.

Pour bien distinguer l’incontestable maîtrise technique de ces grands magnats du papier – les Spencer, les Stead, les Osborn,… – du talent artistique propre aux écrivains tels qu’Herbert G. Wells, il n’appartiendra qu’à vous de prendre en main votre propre esprit critique, en allant juger par vous-mêmes de la qualité de la marchandise, en allant trier le bon grain de l’ivraie, en allant lire enfin L’Etrange Orchidée, et quatre histoires, d’H. G. Wells !

Bonnes lectures !!!

– FIN PARTIE 2 –

par Krokski

NOTES DE BAS DE PAGE

  1. Time-Lapse vidéo du mode d’alimentation de Drosera ICI
    ↩︎
  2. Vidéo sur le mode d’alimentation étonnant de l’utriculaire, cette plante semi-aquatique dépourvue de racines ICI
    ↩︎
  3. Le lecteur polyglotte averti verra dans ce curieux patronyme germanique, Karl Von Leeche, le terme anglais leech, qui désigne la sangsue (animal suceur de sang, à la façon des vampires) un signal faible, avant-coureur de supercherie.
    ↩︎
  4. Le 2ème voyage de Sinbad le Marin, dans le recueil Les Mille et Une Nuits, narre sa rencontre, dans une vallée peuplée de serpents géants et d’oiseaux « aux oeufs aussi grands que des bâtiments », avec les oiseaux-rokhs, tirant vraisemblablement leur origine mythique des oiseaux géants de type autruche, du genre Aepyornis, ayant réellement existé et disparu à Madagascar.
    ↩︎
  5. En Juillet 1875, Charles Darwin avait décrit la Dionée Attrape-mouche dans Insectivorous Plants. Il avait alors rendu plus populaire cet aspect-là du monde végétal.
    ↩︎

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