C’est un bien étrange tableau du Kazakhstan que nous peint Yernar Nurgaliyev dans Sweetie, You Won’t Believe It. Une galaxie de personnages aussi hauts en couleurs que bas du front entrant en collision dans un fracas de cris et… de sang dans une nature inhospitalière. En guise d’effet papillon, une bouteille d’urine malencontreusement propulsée par nos trois champions sur le pare-brise des vilains, s’en allant à une sinistre besogne. S’ensuit une course poursuite dégoulinante entre marais et désert, au tempo dicté par la furia d’un tueur sanguinaire en quête de vengeance.

Mais avant de plonger dans les subtilités de l’intrigue, il convient d’abord de présenter certains de nos protagonistes.

À ma droite, donc, le trio de choc parti pour une banale partie de pêche. À l’origine de l’aventure, Dastan, futur père féru de psychologie, en proie au doute sur son couple et désespérément à la recherche d’un moment de calme, loin des récriminations constantes de sa femme. Ses compagnons d’infortune poursuivent, eux, leur quête d’épanouissement amoureux d’une manière différente. Le premier, Arman, s’est procuré un stock de poupées gonflables défectueuses et ambitionne d’ouvrir un sex-shop, et le deuxième, Murat semble plus séduit par cette alternative que de raison. C’est donc cette triplette d’amis bringuebalante qui s’entasse dans la camionnette direction la rase campagne.

À ma gauche, le quatuor de margoulins le plus redoutable de la région. À leur tête, Kuka, l’autre pirate au chapeau de paille. L’homme concentre à lui seul la moitié des neurones de la fratrie, et il s’en sert ! Chaque réplique est agrémentée d’un proverbe trié sur le volet. Ensuite vient Kissyk, le provocateur. Sa cible préférée est Peetok, le nerveux. Celui-ci, monté sur piles électriques, se prétend criminel endurci, mais ses talents de tireur ne sont pas sans rappeler ceux de séducteur de Murat. Enfin, vient Buzau, l’hypersensible. La carcasse énorme de ce dernier semble trop petite pour retenir ses émotions et c’est bien malgré lui qu’il est trainé dans cette sombre affaire, lui qui aurait volontiers troqué son uniforme de forban pour une tenue de soirée à paillettes. C’est cette bande de pieds nickelés, cousins centrasiatiques de Dadan, le mafieux de Chat Noir, Chat Blanc, qui pose les pieds sur le territoire de Tarzan, le tueur fou qui sévit dans la région.

Le film a tout d’abord le mérite de sortir de la scène centre-asiatique, ce qui est une exception. La production kazakhe demeure extrêmement méconnue en occident. Elle a pourtant à offrir un regard différent sur le monde, dans une région enclavée entre deux grandes puissances mondiales, et forte d’un héritage historique riche. Le Kazakhstan est le neuvième plus vaste pays du monde, mais est très peu densément peuplé. Les deux ethnies majoritaires sont les kazakhs, groupe issu d’un long bouillon géographique entre peuples turciques et mongols, et les russes, qui représentent une minorité très influente. Les kazakhs sont très attachés à leur mode de vie traditionnel. D’un point de vue étymologique, le terme « Qaz », qu’on retrouve aussi à la racine du mot « cosaque », signifie « vagabonder » en ancienne langue turque, et c’est ainsi que, malgré la sédentarisation forcée imposée au peuple sous Staline, l’identité de ce peuple est demeurée liée à ces grands espaces revêches.

Sweetie, you won't believe it

C’est donc l’occasion parfaite pour le cinéphile d’explorer un espace géographique dont il avait peut-être oublié l’existence. Mais résumer la toile du film a ses paysages serait négliger ses protagonistes. Parmi ceux-ci, le moins excentrique serait presque la caissière du début, quoi qu’elle ait un sens de la répartie tout aussi cinglant que la femme de Dastan. Mais si l’humour est le reflet du rapport d’une société avec elle-même, alors le film nous offre une fenêtre inédite dans la relation au monde des kazakhs d’aujourd’hui. À l’instar de l’humour russe, on y retrouve une autodérision parfois acerbe sur problématiques d’intégration au monde moderne, mais avec beaucoup moins de fatalisme acide et davantage de fantaisie. Le rapport à la résignation propre aux hommes et aux femmes séparés du reste du monde par une succession incompressible de centaines de kilomètres de steppe, désert et autre chaînes de montagnes, y est traité en filigrane, notamment chez nos trois protagonistes. Mais ils parviennent à faire cohabiter ce rôle d’anti-héros à l’échelle même de leurs concitoyens avec une énergie créatrice parfois …audacieusement placée. Le projet de sex-shop d’Arman bien sûr, mais aussi la fascination pour la psychologie de Dastan et les grandes ambitions de Murat au sujet de son statut social. On pourrait même aller jusqu’à appliquer cette analyse aux deux affreux de la station-service, capable d’habiller le dépit lié à leur isolement social, avec une fable scabreuse dans laquelle le malheureux Dastan est contraint de jouer un rôle.

Autre sujet traité discrètement, mais avec intention dans le film : la déconnexion des protagonistes avec l’état et l’administration. Premier exemple dès la scène d’ouverture où le héros est pris en otage par une banquière au téléphone qui, avec une familiarité douteuse, remet en doute sa virilité en le sommant de rembourser une dette. Plus tard, quand Murat appelle les secours dans une situation critique, la standardiste le rabroue en lui faisant comprendre que la seule préoccupation des forces de l’ordre est l’encadrement des manifestations, et que la présence d’un tueur sanguinaire en activité est reléguée suffisamment loin dans leur liste des priorités pour lui raccrocher au visage aussi sec. Murat lui-même, par ailleurs, est un petit policier de quartier, et cela à l’évidence ne s’accompagne d’aucun prestige ni d’autorité, tant du point de vue de ses amis que des antagonistes. Les personnages seront d’ailleurs tous contraints de se faire justice eux-mêmes, seulement guidés par leur définition souvent un peu bancale du droit, renforçant encore davantage l’atmosphère Far-West du film.

C’est donc par cette adaptation kazakhe de Le Bon, la Brute, et …les Truands que le cinéma centre asiatique se taille une place discrète dans le catalogue de Shadowz. Un film décalé sur une région du monde à la marge, mais dont les habitants sont on ne peut plus humains. Par-dessus tout, ils aiment rire. Non pas pour exorciser les doutes du monde moderne -en tout cas, pas dans ce film- mais parce que les choses étant comme elles sont, c’est ce qu’il nous reste à faire de mieux.

Article by Paolo


Votre commentaire