Synopsis
Whalefall (2026) de Brian Duffield s’inscrit dans la catégorie survival où un personnage se confronte à la nature (ici, l’océan et un cachalot) mais dans un prétexte d’exploration psychologique. Ce qui décevra les spectateurices pensant voir un film centré sur un animal prédateur, disons-le d’emblée ! Tiré du roman éponyme de Daniel Kraus (2023), nous suivons Jay (Austin Abrams), un jeune homme qui revient en Californie un an après le suicide de son père (Josh Brolin). Ce dernier, figure locale populaire dans la plongée et le tourisme balnéaire, a abrégé les souffrances de son cancer en plongeant dans l’océan après avoir laissé trois lettres à ses deux filles et à Jay. Le film ouvre donc avec gravité sur ce suicide silencieux du père, malgré la présence de son acolyte attristé mais compréhensif (John Ortiz) sur son bateau. Hanté, Jay se fixe donc pour quête de retrouver les restes de son père dans l’océan, il projette de plonger et prospecter pour au moins retrouver un os. Malgré la présence préoccupante de garde côtes opposés à la fréquentation des eaux agitées, Jay parvient à se faufiler sur la plage et se risque à plonger. Il verra alors son équipement de plongée emmêlé dans les tentacules d’un calamar géant chassé par un cachalot, qui finira par les avaler tous les deux. Simple scénario, typique du survival.
Cette situation de survie, bien emballée, sera davantage prétexte à une introspection via différents flash backs révélant les souvenirs de Jay vis-à-vis de son père, une réflexion sur ses choix de vie et leur difficulté à communiquer.

Technique
Il est impératif de souligner le gros travail de FX pratiques derrière le film, construire un cachalot, une gueule, une langue et un estomac de cachalot en 2026, cela mérite louanges ! (voir photos)
D’un point de vue technique, prise de vue / travail de caméra / cinématographie (par Aaron Morton), le produit fini est très satisfaisant. Les prémisses de l’engloutissement auront de quoi faire frémir les thalassophobes, avec une immersion dans l’océan plutôt réaliste, sombre, aux algues épaisses, avec sa forêt de Varech, cachant l’arrivée du calamar géant. Puis ce gouffre vers les abysses, d’un noir déstabilisant, où Jay pense percevoir un vestige d’ossements de son père avant le moment fatidique d’être englouti.

Filmer l’intérieur…
Les scènes « internes » sont très réussies dans l’ensemble, on peut admirer le travail sur les décors et d’effets pratiques où l’équipe a recréé un système digestif (voir les pages Wetaworkshop et Natalie O’Brien), à l’aspect grand-guignolesque avec ses muqueuses à l’aspect légèrement « plastiques » mais crédible.
Etape 1 – la panse. Le travail sur la lumière essaie de nous situer malgré la perte de repère du personnage, un bleu mémorable (j’hésite entre bleu des mers du sud, bleu Tiffany, bleu paon…) qui nous place dans cette première partie du système digestif. Ce premier compartiment présente une muqueuse épaisse et musclée qui brasse et broie la nourriture, permettant également de résister aux becs de calamars (qui deviendra un objet ressource pour Jay). La lumière est occasionnée par… la bioluminescence d’une méduse !

Etape 2 – l’estomac principal. Une « autre salle » plus rougeâtre et hostile, nous situe dans la partie plus acide, celles des enzymes digestives et fatales pour Jay. C’est ici que se produit, étonnamment, une attaque digne des notoires films « nature’s revenge » (oui, il fallait bien placer une attaque d’animal !), où le calamar ingurgité agresse férocement Jay en essayant de l’étouffer et en le mordant à la main.
Sans trop dévoiler la suite, je dirai que les cachalots (et un autre groupe de cétacés) bénéficient d’effets spéciaux satisfaisants, quelques CGI qui tiennent plutôt bien la route. Nous garderons l’évasion finale de notre héros secrète (allez voir le film!)
Le casting – Josh Brolin est très convainquant dans ce rôle de père brut, qui égrène ses faiblesses au fur et à mesure des flashbacks. Austin Abrams porte le film, c’est un quasi one man show, il nous offre un portrait d’individu blessé et contrasté, pas en totale opposition irréfléchie avec son père, à plusieurs âges de sa vie. Les deux sœurs de Jay ont leur petite importance, on notera la présence (hélas peu à l’écran) de Jane Levy (lead de Evil Dead 2013) de même que la mère (Elisabeth Shue, très effacée, un choix volontaire ?), mais sont clairement des personnages secondaires.

La musique
L’ambiance musicale est très réussie, le score de Joseph Trapanese, un compositeur sous-côté, oscille entre l’orchestration d’action et le calme très apaisant. Ce n’est pas un hasard si Joe Trapanese avait déjà participé à magnifier un autre survival avec sa composition dans Arctic (2018) avec un Mads Mikkelsen quasi mutique. On peut voir les sessions de compositions sur sa chaîne Youtube, une démarche à soutenir en ces temps de créations musicales assistées par l’IA.
Enfin, on admettra que la réalisation demeure plutôt classique, c’est une adaptation de roman avec beaucoup de flashbacks (hélas décriés par le public…) qui examinent la relation de Jay avec son père. Ce n’est pas l’action qui domine ce film.

Analyse psychologique
Si l’intrigue est simple, le film (le roman) distille plusieurs thèmes qui apparaissent consécutivement au fur et à mesure des réminiscences qui traversent Jay dans son emprisonnement.
Whalefall nous place dans un estomac qui digère, mais il présente surtout un fils qui explore sa propre intériorité, qui digère lui-même le deuil de son père Mitt, enterré dans un cercueil vide. Jay recherche le corps du père, il examine sa culpabilité, ses ruminations liées à leurs échanges passés, des échanges qui évolueront vers un aspect plus métaphysique dans la dernière partie du film. En effet, Jay entendra la voix de son père, sans images mentales, incarnée par le cachalot lui-même. Le film est pertinent dans le fait qu’il présente une relation nuancée (il ne montre pas « un mauvais père », comme certains critiques binaires qui s’amusent à « couler » le film peuvent clamer). Josh Brolin joue un marin revêche qui a enseigné ses valeurs, sa vision de la plongée et de l’écologie à Jay de manière ferme. Cependant, chaque flash back successif apportera une nouvelle facette au père, par exemple :
– les informations techniques liées à la plongée, qui permettront à Jay de s’en sortir, rappellent le rôle de l’apprentissage et sa transmission. Mitt citera même les propos d’une biologiste marine au sujet de l’anatomie du cachalot, ce qui servira à Jay par la suite.
– l’aspect historique, spirituel et symbolique lié à la nature et l’animal : dans une scène sur son bateau, Mitt alcoolisé évoque les Inuits et l’importance de la baleine dans leur cohésion tribale, son désir fou de finir dans le gosier d’une baleine. Ce que Jay trouve absurde lors de leur échange animé sur le moment mais ironiquement c’est qu’il vivra concrètement.
– l’aspect antispéciste : Mitt insiste sur sa vision de l’environnement et soutient que les proies, étonnamment, pourraient réussir à se libérer de leur prédateur. Ce qui conférera une sorte de combativité chez Jay et la possibilité d’affronter son épreuve.
– l’aspect réflexif : « on aurait dû apprendre à se parler plus tôt » une voix off du père (fantasmée ?) par Jay dans le ventre du cachalot, une phrase très forte qui résume le regret quasi universel de ne pas avoir pu communiquer de père à fils et vice versa. On entend également Mitt poser des questions à son fils Jay et s’intéresser à son bonheur. Progressivement, le père fait amende honorable.
Le titre Whalefall est un néologisme signifiant la chute d’une baleine morte au fond de l’océan. Lors d’une scène, le père Mitt, explique à Jay que la carcasse d’un cétacé nourrit tout un écosystème pendant des siècles. C’est bien sûr une analogie avec la mort du père dont la philosophie et les valeurs écolos fermes aspirent à demeurer dans les esprits notamment celui de son fils. On peut également y voir une allusion à Jésus Christ, qui, par sa chute, a nourri spirituellement l’humanité pendant des siècles.

Référence biblique : Jonas et la baleine – Héritage du mythe et analyse Jungienne
Le Livre de Jonas relate la destinée de Jonas, qui essaie d’échapper à sa mission divine fort déplaisante : annoncer la destruction de la ville de Ninive (selon le Livre de Michée).
Le parallèle avec l’histoire est évident, bien que le film ait choisi une issue différente. Le prénom Jay, qui n’est rien d’autre que le son de la lettre « J » prononcée en anglais, une abréviation de Jonas.
La première partie se focalise sur la désobéissance et la fuite du père (Jay s’éloigne de Mitt, il quitte la Californie pour faire sa vie dans l’Iowa, il fuit le contact avec son père mourant / Jonas désobéit à Dieu et fuit pour une autre destination).
La deuxième partie se focalise sur l’introspection (souvenirs et ruminations pour Jay / prière pour Jonas) qui mène finalement à l’acceptation d’une mission (comprendre et / ou intégrer le deuil, les valeurs du père pour Jay / colporter la parole divine pour Jonas).
Le ventre de la baleine peut être vu comme une mort et une renaissance symbolique dans les deux cas, une étape cruciale dans le périple du héros. Le cachalot n’est pas un monstre, un léviathan qui avale le héros, mais un sas où le personnage affronte son histoire avec son père et se transforme. Il affronte le deuil de son père, incarne ses apprentissages, découvre sa résilience (Jay surmonte ses difficultés respiratoires surgies dès la naissance), confronte sa culpabilité et ses regrets.
Lorsque Jay se retrouve dans les abysses à l’intérieur du cachalot, il plonge dans les couches inexplorées de sa psyché, dans ses émotions enfouies, son inconscient. Il met en évidence ses ressources personnelles insoupçonnées, son endurance mentale face aux épreuves et blessures (le besoin de validation paternelle, le deuil) de la vie.
L’histoire de Jonas est celle de l’initiation masculine où la baleine représente l’obscure et angoissante ignorance qui engloutit l’homme jeté par-dessus bord (c’est à dire né) dans l’océan (la vie).
Symbolisme de la baleine sur le territoire nord Américain
Évidemment, on verra immédiatement un lien avec le roman épique Moby Dick, où la baleine symbolise Dieu (Mitt dira ouvertement que le cachalot est son dieu), ou encore l’inévitable destinée. Mais Mitt se montre plus subtil en faisant allusion au caractère sacré des baleines lorsqu’il évoque la tradition Inuit, où l’activité de la chasse constitue un folklore spirituel soudant la communauté même après la mort. Dans la scène houleuse sur son bateau, Mitt parle de son désir de finir dans le gosier d’une baleine et d’être tatoué à la lame de son couteau, ce qui fait écho à cet aspect tribal Amérindien où homme et nature fusionnent.

PARALLÈLE : THE SHALLOWS (2016) et WHALEFALL (2026)
L’animal comme Ombre (au sens Jungien) – La relation père / fils et mère /fille
Les animaux marins monstrueux symbolisent très souvent les conflits intérieurs des personnages, l’inconscient, la nature « la plus basse » de l’humain.
Whalefall peut être vu comme le pendant du film The Shallows (2016). Il est intéressant de noter encore une fois la portée sémantique conceptuelle des titres originaux, typiquement maltraitée par les traductions françaises qui optent pour des étoffements souvent vaseux. C’est pourquoi j’ai préféré utiliser le titre original dans cette critique.
Dans The Shallows, le personnage féminin, Nancy, s’isole pour aller surfer et retrouver un endroit cher à sa défunte mère, décédée du cancer. Son isolement et sa traque par un grand requin blanc peuvent être vus comme une expression de l’Ombre de Nancy, l’émergence des émotions interdites, l’acceptation, le deuil, la tristesse, la résilience suite à la perte de sa mère. C’est en plongeant vers le fond qu’elle se libère de ce poids et tue « son » requin.
Dans Whalefall, le personnage masculin Jay s’isole également pour retrouver une trace « fossile » de son père, à l’endroit où ce dernier a abrégé son cancer. L’enfermement par le cachalot est ici une expression de son Ombre, où le personnage « digère » son lien avec son père, leur difficulté à communiquer, à se comprendre puis son décès. Contrairement à The Shallows, c’est en remontant à la surface après avoir plongé dans les abysses (en lui-même) que Jay se libère et intègre les aspects qu’il a réprimés.
Nancy recherche à retrouver les sensations de sa mère (en action), Jay recherche une trace du corps du père mais trouvera résilience dans ses souvenirs (en introspection).
Le deuil de la mère est symbolisée par un requin dévorant, l’absence du père par cachalot aspirant.
CONCLUSION – « La femme ‘est’, l’homme, lui, doit être ‘fait’ »[1].
En conclusion, Whalefall peut être frustrant pour qui s’attend à du man against beast, il s’agit d’un film introspectif centré sur la relation père / fils du point de vue des deux personnages. On y verra l’homme en conflit, contre lui-même, examinant ses postures face à son père. C’est donc un film foncièrement masculin, qui parlera particulièrement aux fils et aux pères, relayant les personnages féminins à des soutiens familiaux ponctuels toutefois importants.
L’un des messages subtils du film que l’on peut faire émerger peut être lié au symbolisme matriarcal du cachalot. En effet, il est montré que les individus féminins protègent et éduque le « juvénile ». Ce qui permet la résolution du film est l’importance de pouvoir compter sur le soutien familial (le cachalot est en fait attaqué à son tour et l’aide lancée à son groupe mène à sa rédemption). Ainsi, Jay apprend également à exprimer son besoin d’aide et à recevoir le soutien d’une de ses sœurs en particulier, une invitation encouragée par le discours du père Mitt.
Le film ironise dans son allusion à la dimension écologique (parsemée dans le discours du père), c’est pourtant la pollution marine qui permettra à Jay de s’en sortir (on ne donnera pas plus de spoilers).
Il est vrai que Whalefall aurait pu nous embarquer dans une expérience claustrophobique plus marquée et osée, plus sombre et inquiétante mais se lancer dans une telle adaptation reste une démarche plutôt courageuse et originale. Si l’on retrouve certains codes de l’horreur, Whalefall ne tombe jamais dans ce registre. Il s’agit d’un thriller psychologique revisitant le mythe de Jonas mais en redorant une vision galvaudée du masculin et de la relation père / fils.
Images : Natalie O’brien et The Walt Disney Campagny France
[1]Anthony STEVENS, Archétypes (1982)

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