À l’occasion de la sortie en salles françaises de The Holy Boy (Paolo Strippoli, 2025) le 2 septembre 2026, il est enfin temps de revenir sur cette œuvre slovéno-italienne mêlant malaise, frissons et sourires crispés.

The Holy Boy, ou La valle dei sorrisi de son titre original (traduit littéralement par « La Vallée des sourires »), suit l’histoire de Sergio Rossetti (Michele Riondino), professeur de judo endeuillé, alors qu’il emménage à Remis, petit village reculé des Alpes italiennes, d’apparence étrangement paisible… trop paisible. Dans cette communauté où la tristesse n’existe pas, Sergio va se lier d’amitié avec la clef de ce bonheur troublant : un jeune adolescent nommé Matteo Corbin (Giulio Feltri), aux pouvoirs aussi étranges qu’addictifs.

Affiche du film The Holy Boy de Paolo Strippoli avec Giulio Feltri dans le rôle de Matteo Corbin

Un amour du genre

Ne vous y trompez pas, sous ses airs de drame, The Holy Boy est bel et bien un film d’horreur.

Avec une attention quasi-millimétrée, presque sévère, portée à la lumière et aux cadres, il est évident que Paolo Strippoli maîtrise sa mise en scène. Tout est soigneusement calculé pour évoquer l’angoisse du faux-semblant, le masque chancelant, déjà fissuré, le mensonge de Remis prêt à exploser.

Bien que le film repose en grande partie sur des scènes de dialogues intimistes, des séquences d’horreur pure parsèment le récit de façon particulièrement insidieuse. En effet, si l’ambiance reste globalement anxiogène, le film prend soin d’attendre sagement que l’on baisse sa garde pour ramener le genre à bras-le-corps. Je garde en tête un jumpscare très réussi qui ne manquera pas de rappeler celui des escaliers de Psychose (Alfred Hitchcock, 1960), ou encore la cultissime scène de l’hôpital dans L’Exorciste 3 (William Peter Blatty, 1991).

Sergio Rossetti (Michele Riondino) face à Matteo Corbin (Giulio Feltri) dans The Holy Boy de Paolo Strippoli

La force du malaise

Impossible non plus de ne pas reconnaître dans le découpage la tendance du cinéma d’horreur moderne à se passionner pour les grands angles déstabilisants, créateurs de scènes de gêne profonde. Tantôt étrangement fixe, tantôt accompagné de zooms très lents, ces angles nous forcent à devenir les spectateurs contraints d’une angoisse qui peut surgir de partout. Je pense notamment aux très populaires Obsession (Curry Barker, 2026), Backrooms (Kane Parsons, 2026) ou encore Longlegs (Oz Perkins, 2024), qui usent de cadres similaires et rencontrent pour la plupart un franc succès auprès du public Gen-Z. Là est sûrement le mot clé du cinéma d’horreur contemporain : le malaise.

Matteo Corbin (Giulio Feltri) en prophète dans The Holy Boy de Paolo Strippoli

Paolo Strippoli l’a bien compris et a su en tirer pleinement parti avec sa vallée aux sourires figés. Avec The Holy Boy, le malaise surgit dans les détails, autant dans les agissements que dans les discours de ces habitant·e·s qui assurent avec un peu trop d’entrain qu’à Remis tout est parfait. L’horreur se déroule alors en un slow-burn gratifiant qui explose avec un climax, peut-être un peu excessif, mais ne manquant certainement pas de générosité.

Des personnages incarnés

Mais malgré cette dévotion à faire peur, Paolo Strippoli n’oublie pas de donner de la substance à ses personnages, tous traversés par une ambiguïté palpable. D’un côté, Sergio Rossetti : le père endeuillé, tiraillé entre l’idée de sauver Matteo, d’en faire un fils de substitution ou de s’abandonner au soulagement qu’il est capable d’offrir. De l’autre, Mauro Corbin (Paolo Pierobon) : le père exploiteur qui capitalise sur les miracles de son fils, l’emprisonnant ainsi dans une position de saint qui le dévore à petit feu et entraînant, par la même occasion, le village dans une obsession glauque.

Matteo Corbin (Giulio Feltri) dans The Holy Boy de Paolo Strippoli

Au milieu de ça, le fragile Matteo Corbin. Je note tout particulièrement la performance hypnotisante du jeune Giulio Feltri, qui séduit complètement dans son rôle d’adolescent prophète brisé. Un arc du film traite notamment de son homosexualité naissante, dont il est désireux de découvrir sans pouvoir se le permettre. Cette trame fait preuve d’une approche sensible et vulnérable, n’ayant pas peur de toucher à un érotisme fragile ou au contraire, à une violence plus laide. Ce traitement du personnage trouve parfaitement sa place dans l’histoire plus large et apporte un souffle d’air nouveau à l’archétype du «chosen one» (ou l’élu) troublé.

Un scénario unique qui ne craint pas de laisser place aux émotions “laides”

En nous invitant dans ce village au bonheur artificiel, le film de Paolo Strippoli traite du deuil, de la douleur, de toutes ces émotions qu’on se refuse souvent à affronter et qui pourtant nous sont si essentielles.

Là où, comme les habitant·e·s de Remis, il nous est tout naturel de vouloir fuir la souffrance et de se réfugier dans une paix inaltérée (potentiellement par des biens surnaturels et un tant soit peu douteux), The Holy Boy nous apprend que cette sérénité n’est que factice et qu’il est donc vain de chercher à se cacher de la tristesse. La seule solution est d’accepter ces émotions plus sombres qui ponctuent nos vies, car elles font ce que nous sommes, au risque de perdre jusqu’à notre propre intégrité.

Matteo Corbin (Giulio Feltri) lève la main avec des dessins sur les doigts dans The Holy Boy

La caméra du réalisateur n’hésite ainsi pas à se rapprocher au plus près des émotions brutes et de la détresse de ses personnages, ni à montrer brutalement leurs travers. Quand le soulagement devient une obsession et les moyens de se le procurer une addiction, Strippoli n’hésite pas à le filmer comme tel : démangeaisons, tremblements, regard vitreux, foule presque zombiesque. Matteo Corbin devient une dose qu’il faut absolument s’administrer, peu importe ce que cela coûte à tous.

Ce traitement singulier de la gestion des traumatismes va de pair avec la critique religieuse du film, qui dénonce la tendance de l’Église à instrumentaliser la souffrance des plus vulnérables pour mieux les endoctriner.

Sergio Rossetti (Michele Riondino) entouré de crucifix dans The Holy Boy de Paolo Strippoli

EN SOMME,

The Holy Boy, autant par son scénario que par sa mise en scène, vient rappeler la maîtrise des cinéastes italiens dans la création d’œuvres horrifiques profondément sensibles et percutantes. Le traitement de l’horreur, né avant tout du drame, marque par sa subtilité et son intelligence. Paolo Strippoli fait preuve, en quelque sorte, d’une retenue réfléchie dans son utilisation du genre, laissant ainsi place à une ambiance étouffante et à des émotions fragiles.

Les thématiques abordées, telles que le deuil, le traumatisme et l’endoctrinement religieux, sont traitées avec une fraîcheur plaisante. L’ambiance sectaire autour de cette forme d’antéchrist qu’incarne Matteo n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’atmosphère très réussie du dernier The Omen (The First Omen, Arkasha Stevenson, 2024). Sans oublier l’influence plus évidente du culte The Wicker man (Robin Hardy, 1973) qui est d’ailleurs cité comme une inspiration du réalisateur.

Le folk horror est bien vivant, et le catholicisme, si omniprésent dans le pays de la botte, inspire toujours autant les auteur·ice·s à proposer des commentaires aussi incisifs qu’horrifiques.

Images : Grindhouse Paradise Pictures

Remerciements : Anne-Lise Kontz et N66


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